Le meurtre d’Anna Politkovskaïa, un signal sinistre


Le samedi 7 octobre, jour anniversaire de Poutine, Anna Politkovskaïa, journaliste russe renommée dans le monde entier pour son courage, son intelligence, sa formidable compétence, a été assassinée par balles dans le hall de son immeuble.

La presse internationale a immédiatement réagi et, depuis quelques jours, de nombreux articles ont rappelé sa trajectoire : âgée de 48 ans, mère de deux enfants, divorcée, elle avait publié des ouvrages importants sur la guerre en Tchétchénie et le régime en place et obtenu de nombreux prix : en 2003 celui de l’Osce pour le journalisme et la démocratie, le prix Lettres internationales pour son livre (Tchétchénie. Le déshonneur russe), le prix « courage en journalisme » de l’International Women’s Fondation (Iwmf), le prix international du journalisme sur les droits humains d’Amnesty International en 2004 et le prix de Reporter sans frontière « Liberté de la presse » entre autres.

Tous les témoignages sur sa façon de travailler sont unanimes : ceux des collègues, voisins, proches : elle était exceptionnelle. Les entretiens que l’on peut lire d’elle forcent le respect : elle se savait menacée, elle l’avait été à plusieurs reprises gravement, elle assumait tous ces risques. Elle me fait penser à une autre femme de plume, biélorusse celle-là, Svetlana Alexievitch, auteur notamment de la Supplication, un livre poignant sur Tchernobyl, par la force de sa logique et celle de sa générosité : ces deux puissants moteurs de la pensée, articulés ensemble, donnent des analyses dont les despotes haïssent la grande valeur d’évidence – analyses qui sont en fait l’explicitation bien faite de ce que la plupart des gens impliqués pensent confusément, toutes ces personnes qui tentent de survivre dans les enfers créés par le politique, comme à Grosny par exemple. Le refus des crimes contre l’humanité a une valeur publique : lorsqu’il est restitué dans un grand texte, ce dernier sonne tellement juste qu’il redonne espoir au lecteur même le plus extérieur, et fabrique à nouveau du lien entre les consciences. C’est cela que doit assassiner le tyran.

Anna Politkovskaïa terminait un article accablant et documenté de photographies importantes sur la torture en Tchétchénie : Dmitri Mouratov et Vitali Iarochevski, rédacteurs du bihebdomadaire Novaïa Gazeta l’attendaient pour le publier le lundi 9 octobre, ils l’ont déclaré publiquement sur l’écran de télévision ntv le lendemain de l’assassinat…

La presse internationale fait le bilan des crimes politiques non résolus dans la Russie de Poutine, ils sont maintenant assez nombreux : tous des opposants à des titres divers, tous assassinés sans que les circonstances soient éclaircies ni les coupables désignés.

La brutalité de ce dernier crime est inquiétante : le mépris de l’opinion internationale est patent, comme s’il s’agissait bien de dévoiler que l’assassinat d’opposant était un choix délibéré, qu’on n’hésitait pas à rendre public ce choix pour bien décourager les aspirants aux droits humains, et que l’impunité pour les commanditaires était assurée au moins à court terme – et que les protestations internationales ou nationales n’avaient que peu de poids.

C’est un tournant politique grave, lorsque le pouvoir affiche dans les faits, et plus seulement dans les mots, l’usage du meurtre comme moyen de répression : le cynisme tranquille de ce crime est un langage, celui de la brutalité assumée au cœur même de la culture politique des dirigeants. Avant d’être visibles, les changements en politique sont ceux de la pensée réelle des acteurs qui travaillent au sein des institutions, et le degré de civilisation pragmatique d’un régime se mesure (entre autres) à la façon dont les décideurs accordent ou non dans leurs projets et leurs réflexions intimes une valeur a priori à la vie d’autrui.

Poutine envoie aux obsèques d’Anna Politkovskaïa son émissaire garant pour l’état des droits de l’homme. On peut s’attendre dans une phase B (dans la pure tradition stalinienne) à de venimeux articles sur la personnalité et à des imputations du crime à d’autres ennemis politiques du moment : faire porter le chapeau du crime que l’on commet à d’autres cibles est un coup de billard classique du totalitarisme.

Conforté, comme le régime algérien, par la rente du gaz et du pétrole bien repris en main, assuré des alliances des pays occidentaux comme la France en mal de survie économique, le président russe qui reçoit le plus haut grade de la légion d’honneur des mains du président de la République peut se passer de penser au progrès et à la survie de sa propre population. Pendant ce temps, l’espérance de vie de la population russe baisse, et Anna Politkovskaïa dénonçait les conditions sanitaires calamiteuses des pauvres du pays qui meurent d’absence de soin. Les racismes anti-caucasien et anti-africain flambent et de nombreux crimes sont commis en plein jour. Récemment, les brutales rafles de Géorgiens ont choqué l’opinion internationale. Qu’attendre d’un pouvoir qui a décidé l’une des pires guerres (avec celle de Milosevic en ex-Yougoslavie) au regard des atteintes aux populations civiles de la fin du xxe siècle dans l’hémisphère Nord ?

Il est fascinant de constater qu’en même temps qu’il semble que le droit international progresse dans les institutions et aussi dans la culture politique générale, en même temps l’acceptation de crimes que l’on connaît et qui sont en train d’être commis s’accroît elle aussi. Si l’on accepte de relire Victor Hugo de ce point de vue, la force de sa fureur est stupéfiante.

Une chose est d’avoir peur pour soi et les siens, sous le joug d’un pouvoir absolu et criminel, une autre chose est de choisir de ne pas s’intéresser aux crimes pratiqués contre un autrui lointain, crimes que l’on connaît, que personne ne songe même à « révisionner », fatigue inutile. Ne pas les dénoncer n’est même pas alors une lâcheté dans un pays comme la France par exemple, puisque les dénoncer ne signifie pas prendre un grand risque ! Anna Politkovskaïa avait le couteau sur la nuque : quand les positions d’un auteur sont assorties d’un risque mortel pour lui, leur résonance prend de l’ampleur et de la gravité. C’est ainsi qu’il faut écouter Anna Politkovskaïa quand elle disait que l’absence de dénonciation du régime de Poutine par les pays occidentaux était une collaboration à ses crimes.