Mourir de chaud ou de froid
Cet hiver, pendant qu’au-dessus de nos têtes deux satellites entraient en collision, en dessous de la surface des eaux deux sous-marins se percutaient. Dans le même temps, 6 000 personnes, âgées pour la plupart, mouraient de froid : six mille morts de plus que les années précédentes.
Ils n’ont pas été « calculés » au sens que les adolescents donnent aujourd’hui à ce verbe : passer sans voir, ignorer, ce premier stade d’un mépris innocent, naturel.
Contrairement aux 8 000 morts de trop liés à la canicule de 2003, ceux-là n’ont pas fait débat, et donc ils ne sont pas entrés dans notre mémoire : pourquoi ?
Il s’en est pourtant fallu de peu que les petits vieux déshydratés de l’été 2003 ne soient pas perçus collectivement : ce sont les médecins hospitaliers, dont le plus médiatisé est Patrick Pelloux, qui ont lancé le signal d’alarme, confirmé après coup par les statistiques.
Comme les nourrissons, les personnes âgées risquent la déshydratation. Ils écoutent moins leur soif et leur entourage les regarde moins, surtout lorsqu’ils abordent le sujet attendu des multiples douleurs trop répétées. Les vieux commentent souvent leurs soucis de santé et, lorsqu’ils sortent leur boîte de médicaments, il y a quelque chose dans le sérieux de leurs gestes et la fixité de leur regard qui éloigne d’eux les plus jeunes. L’ennui naît de cette boucle d’intensité que l’anxiété d’un être trop différent installe entre son corps et ses centres d’intérêts propres. Les jeunes, s’ils sont présents, laissent causer grand-mère quand elle parle de ses os.
Quand le premier cercle de l’espace privé est désert, il reste la boulangère du coin, la voisine, toujours d’accord sur le temps qu’il fait. Le deuxième visage de l’ennui d’avoir à prendre en compte autrui, c’est ce sourire particulier qui accompagne le « Allez, et portez-vous bien » en fin de conversation sur le palier.
Mais pour se souvenir des morts de la canicule, il a fallu d’abord les regarder, puis les penser. Il a fallu cette étrange émotion collective qui peut naître parfois autour d’une information qui inquiète ou révolte.
Parfois, ce débat se pose sur la grande table sans contour des commentaires multiples que notre société produit sur elle-même en permanence. Avis, opinions, paroles surgissent, du fond des écrans comme au coin du comptoir. Alors seulement, une espèce d’inscription dans les mémoires pourra avoir lieu – condition de l’anticipation de la « prochaine fois ». De la qualité du débat dépend la pertinence des mesures envisagées.
Les catastrophes invisibles
L’économiste Amartya Sen, hanté par les catastrophes, revient sans cesse sur la question de la non-perception d’une problématique collective de la part des autorités et experts compétents qui ont pourtant mission de la gérer. Que des informations sur les faits, qu’ils soient seulement décrits a minima, puissent circuler au travers de différents cercles sociaux jusqu’à ceux qui ont les moyens et le pouvoir de prendre des décisions éventuelles est une condition première de la lutte contre le pire. Ce grand auteur a bien montré que la libre circulation de l’information apparaît alors comme une condition d’identification des catastrophes en cours. La « démocratie » devient alors, au plan sociologique et non pas seulement politique, un énorme système culturel entrelacé qui suppose que les uns et les autres acceptent de prendre en compte sérieusement, ou non, ce qui surgit du terrain toujours opaque à lui-même tant que les mots ne viennent pas en offrir un premier miroir. La démocratie, de ce point de vue, concerne aussi l’espace familial, et produit une « atmosphère » au sein du cercle des proches, parents et alliés, où ce que disent les vieux et les femmes par exemple ou ce qu’ils signifient avec leur corps, leurs fatigues, leurs crises, leurs maux est, ou non, perçu, entendu et pris au sérieux par les adultes de la famille. La démocratie en ce sens sociologique pose la question du mépris, et son effet sur la pensée collective à tous les niveaux du faire société. Ainsi, le cercle microlocal, qui enveloppe toute quotidienneté, est concerné quand dans le quartier, au café, à la table du responsable, au bureau, quelqu’un ose parler de ce qui n’est pas attendu, et sur un autre ton que celui du miel et du fiel des codes implicites en usage. Enfin, la démocratie comme forme de culture commune concerne l’horizon national, voire international, du politique, lorsque les élites – parfois plus enclavées dans leurs modes de vie qu’elles ne se l’imaginent à cause de leur grande possibilité/compétence d’accès aux savoirs institutionnalisés – ont enfin accès à ce qui est en train, peut-être, de se passer.
Dans la Supplication, Svetlana Alexievitch raconte que le matin de la catastrophe de Tchernobyl, un dimanche, les responsables étaient en réunion de travail – comme tous les dimanches de ce « travail volontaire », où leur présence prouvait leur zèle politique et professionnel ?, en réunion et non pas à la pêche. Et c’est cette réunion bureaucratique lourde, plombée par la langue de bois et les rivalités hiérarchiques, qui a refusé d’entendre l’information sur l’explosion… Il ne s’agissait même pas encore de mensonge ou de désinformation, mais de cette impossibilité quasi physique de laisser la place à ce qui n’est pas balisé dans le code social du moment. Malgré les écrans et les échos de voix démultipliés dans notre présent, tout un pan de notre réalité commune peut nous échapper. Chaque société produit (sans doute) son genre d’invisibilité propre. Par exemple, l’enclavement des petits groupes, la courte distance du bruit de la voix, l’efficacité des échelles du mépris, le silence des morts et la profondeur de la nuit sont autant de paramètres qui, jadis ou ailleurs, enferment dans un cadre étroit les perceptions collectives d’un groupe. Dans notre société contemporaine, c’est le trop-plein vertigineux d’images, la vitesse de propagation des informations en cascade, la démultiplication des commentaires, etc., qui nous rendent difficile d’imaginer ce qui nous échappe. Qu’il y ait des trous, des blancs, dans notre paysage social à une époque où l’on peut voir le toit de sa propre maison sur l’écran de son ordinateur grâce aux images des satellites, cela semble bien difficile à concevoir…
Revenons à nos 6 000 petits vieux en trop morts de froid cet hiver. On ne peut pas se souvenir de ce que l’on n’a pas perçu. Et l’information n’a pas suffi à sa propre prise en compte. Pourquoi ?
Ils sont morts chez eux, en dehors du regard hospitalier. Un petit vieux a froid, il a un début de grippe, il le sait, alors qu’il peut ignorer sa propre soif. S’il est précaire économiquement et isolé, il risque d’attendre que ce soit un peu plus grave pour commencer une démarche de soin. Trois paramètres, ici, cumulent leurs effets négatifs : âge, précarité et isolement. Mais pourquoi cette année un tel excédent de mortalité ? Le quatrième paramètre, qui doit être pris en compte : la franchise médicale pèse surtout sur les populations vulnérables économiquement, les plus pauvres se soignent moins. De plus en plus de personnes regardent effectivement à un euro près le prix des choses, y compris celui du chauffage. Les premières économies sanitaires dans les pays développés touchent les dents, les yeux, les toux et grippes, les bobos qui passent. Les jeunes adultes précaires voient leur sourire abîmé, leurs lunettes mauvaises mais encore mieux que rien, et leurs grippes passer seules. Mais les vieux précaires en meurent.
L’hiver prochain, si le temps n’est pas clément, c’est la grippe qui mettra à l’épreuve notre système sanitaire. Et le grand manteau du mot de crise masquera toutes les carences d’une société de plus en plus dure et inégalitaire.