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Un soir, un matin

janvier 2016

#Divers

En dehors du cercle de l’enfer propre aux faits, l’extrême violence d’une attaque froide et massive, avec explosifs et armes de guerres, en plein cœur d’un espace de paix et de détente, est rarement perçue par la majorité des habitants d’une grande ville comme sur une scène de tragédie grecque. Du quartier lointain, l’habitant n’apprend le plus souvent l’explosion de la bombe et le désastre de la mort collective que par l’écran (celui d’une télévision ou de son portable).

Le soir du 13 novembre

Ce soir-là, il a juste pressenti quelque chose de différent dans l’atmosphère, quelque chose en train de se passer. Trop de sirènes se répètent, ces diagonales traversant le ciel du fond sonore urbain habituel : elles inquiètent sourdement. Un autre régime du son collectif pousse à sa fenêtre cet habitant plus ou moins proche de l’épicentre des faits, et lui fait allumer la radio.

D’une certaine façon, l’habitant des quartiers lointains de la mégapole attaquée est aussi loin des faits que l’étranger aux antipodes en face, posté lui aussi devant son écran qui accompagne les faits en temps réel. Les amis étrangers pensent que tous les Parisiens sont dans un cercle de feu et de sang, mais même pour ceux qui habitent le quartier et qui courent de la fenêtre à l’écran, les images du film manquent. Elles n’existent pas encore. Combien de témoignages sur l’addiction nocturne aux nouvelles sur écran pendant la première nuit et les quelques jours qui ont suivi les faits ? Il y a comme un trouble de la contemporanéité : il est dedans en tant que Parisien, mais il est dehors en tant que spectateur. Il cherche l’événement, il tourne : ce qu’il voit ces premières heures n’est plus un spectacle pour lui. Il est avide de toucher le réel des faits puisqu’il sait qu’il est en train de les vivre, il refuse la situation de spectateur.

Mais l’attaque, imprévue, « dans le dos », si facile à cause de sa traîtrise de fond, son injustice radicale, son absence de sens compréhensible est toujours locale : le massacre de masse est toujours un acte sinistrement ponctuel, commis ici. Il a eu lieu et c’est trop tard : la violence en acte a toujours un temps d’avance. Et ces vies jeunes ou moins jeunes, objets de tant de soins et de gestes parentaux et sociaux autour de leur croissance, en direction de leurs propres histoires si personnelles, délicates et aventureuses, sont tout à coup fauchées, invalidées, massacrées, et voilà.

Ce point à la ligne du crime accompli est un abîme définitif : il viole la ligne du temps, dans l’immédiateté du geste technique de tuer pour la diriger vers le fond obscur de tout ce contre quoi la société se bat : la sauvagerie de la mort si facilement donnée. Et cette scène infâme que tant de films de violences nous collent aux yeux, est-il possible qu’elle ait eu lieu vraiment dans ce quartier, à seulement quelques centaines de mètres de nos cercles de vie quotidienne ?

L’heureux Français qui a échappé depuis quelques décennies aux guerres sur son territoire a l’habitude de poser la violence historique dans un ailleurs hors de l’Europe. Et tout à coup c’est là, au fond de sa rue, dans l’horizon découpé par sa fenêtre. Finalement, le Parisien va sortir et circuler dans sa ville avec tout son corps.

En dehors du lieu précis où les faits se produisent, qui reste bouclé, la scène d’un déroulement plausible se construit petit à petit : une compréhension se construit grâce à une diffusion sans cesse augmentée et rationalisée d’informations. Mais le Parisien qui dévore ces informations en boucle perd tout confort, il se sent inclus dans le spectacle tragique, il descend dans sa rue, il remonte chez lui, et redescend dans une errance sinistrée : il cherche le centre du réel de ces faits impossibles à accepter ou comprendre. Ses pas le conduisent place de la République, on le sait, pour toute une série de raisons historiques et aussi parce que le quartier tragique est tout proche. Le Parisien en route vers cette place le soir même et les jours qui suivent est poussé non seulement par la puissance du chagrin, mais aussi par un trouble intime, presque cognitif : où est situé dans la ville, comme au xviiie siècle, le centre du social, le réel de la place publique ? Pendant plus d’un mois, nombreux sont ceux qui iront place de la République. Être là, plutôt qu’ailleurs, dans le silence de l’après-coup, au cœur de ce centre-ville investi à fois comme agora et comme cimetière, est une réponse qui s’invente dans nos grandes villes quand la violence historique fait irruption.

Les semaines qui suivent

Le temps passe – même violé, coupé par le fait accompli du crime. Ce temps qui avance même quand on dort, quand on ne dort plus, quand tout semble s’être arrêté, surtout pour ceux qui sont frappés par la douleur du deuil. La douleur fait du temps un champ sans chemin, sanglant de ronces. Chaque minute est souffrance. Mais il passe quand même, dans la lenteur presque immobile du fourmillement des fibres, il nous déplace, et le monde avec, dans l’attente d’un prochain pas.

Les semaines qui suivent ce 13 novembre, la pensée collective tournoie. Se multiplient les lectures d’opinions bien écrites, leurs assauts et débats autour de toutes les tables, familiales ou médiatiques, la stratification des commentaires croisés, le champ de bataille des regards. Il est frappant de voir comme tout un cocon de paroles enveloppe le corps du passant ; c’est comme des bandelettes de toutes formes et couleurs autour du membre blessé, autour du nouveau-né vagissant sorti du vide de ce qui est irrémédiable : que cela ait eu lieu. Comme si l’effet épistémologique de cette violence criminelle était de faire table rase de ce que l’on croyait penser et dire avant, devenu faux puisque ayant abouti à cela. Un échec de toute la pensée d’avant. On s’écrie qu’il faut « refonder », « repenser », etc. Souvent, les penseurs attendus sur les écrans, bouleversés, désireux de tout rénover, ne se rendent pas compte qu’ils énoncent avec fièvre et les yeux frits ce qu’ils expliquaient plus tranquillement la veille : leur « il faut » reste le même, dans la défense des vraies valeurs contre l’ennemi de la civilisation. Bien sûr, enquêtes, avis et informations cruciales se multiplient, dans le travail d’une société encore démocratique, au sein d’une République qui se définit comme tutélaire et protectrice. Le ton a changé, plus intense et dramatique, pas les analyses ou les croyances : chaque parti pris sort renforcé dans sa ligne d’avant, sous prétexte de tout rénover.

Des positions plus spontanées, surgies des paroles mêmes des témoins-acteurs interviewés sur les ondes, sont proclamées, comme « Buvons pour résister ! », « Continuons comme avant ! » ou « Ils ne nous auront pas ! » La résistance par le boire et le manger trouvera ses héros. « Continuons comme avant ! », soit… Mais que serait le contraire ? Baisser les bras et rester en chien de fusil dans son lit, ne boire que de l’eau, et dire « Stop, j’arrête de vivre comme avant » ? La posture contraire au « résister » d’époque rencontrerait les pratiques traditionnelles de deuil : faire une pause, ne plus avoir faim, ni soif, ne plus se laver, ne plus « vivre comme avant ».

Plus sérieusement, l’enseignement premier et minimal pour moi serait la prise en compte par la vérité de l’imagination des espaces sur la planète, en Syrie par exemple, où ces crimes contre les civils sont tels et tellement répétés qu’il est impossible de poser des bougies, de penser le deuil, d’envelopper les victimes survivantes de soin et de compétence affective et psychologique. Une société suffisamment bonne se rassemble autour des corps des morts et du cœur des survivants parce qu’elle est en paix et qu’elle jouit d’un espace de tranquillité où des bougies peuvent diffuser leur lumière de lune sur une place publique ou dans un cimetière. Lorsque des attentats meurtriers contre des civils se produisent tout le temps dans les villes en guerre, que, pour des raisons historiques, les cimetières sont ravagés et que les bougies s’éteignent vite, le charnier est la réponse : les solitudes s’accroissent dans l’ornière de leur propre malheur, les souffrances physiques rendent fou et poignardent, leur masque hurlant trahit l’expression des souffrances morales et politiques. Au moins, offrons un accueil digne à ceux qui fuient cela au péril de leur vie. Au troisième attentat, combien de Parisiens se poseront la question de partir ?

Le matin du 30 novembre

Ce matin-là, l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris est tellement pleine de monde qu’elle déborde de partout. À l’intérieur, tous les espaces sont occupés par une foule dense, debout dans la nef, les travées, partout où l’œil se pose. Parce qu’il s’agit d’un ami qui a perdu sa deuxième fille, 35 ans, j’assiste aux obsèques de trois personnes, la jeune fille et un couple d’amis, assassinés avec trois autres, tous amis d’enfance de sortie ce soir du 13 novembre.

L’intérieur de cette église est étrange pour moi qui n’ai aucune culture religieuse : pas du tout bling bling comme le quartier, sombre parce que mâtinée de fumée d’encens, mais toute peinte en dessous, avec de vastes fresques en haut. La nef me semble encore plus haute au-dessus de toutes ces silhouettes, cette masse de présences un peu figées, suspendues, dans la maîtrise d’une verticalité sans raideur. Tout le monde ici semble s’excuser de survivre – se mettre en avant serait ici plus qu’une grossièreté : une infamie. À peine veut-on occuper sa propre place. D’où un effet d’abstraction du soi physique, une sorte de discrétion devenue sacrée à cause du contexte. Et ces têtes ne se dressent, me semble-t-il, qu’en offrant un visage neutre, comme si l’interdiction de toute emphase du moi était ici la règle. Avec l’attente, une vibration venue de la foule pourtant coite, une basse harmonique d’ensemble s’installe. Son écho non sonore assourdirait la lumière ambiante, pour en effacer toute dureté de ligne ou de couleurs. L’effet de sfumato sidère, une poussière grise, vieil or, redessine cette foule d’après le modèle des habitants des grandes fresques là-haut. Ce terreau sonore et visuel du glas – qu’il est triste ce son – rend encore plus immense l’espace démesuré de la nef à mesure que s’installe la douleur.

La cérémonie trouve une définition pour l’ethnologue, un chemin possible quand il n’y en a plus et que les contours se sont évanouis. Et puis des lignes mélodiques envahissent tout cela et parfois viennent percer le bouclier secret. Il y a des voix, des chants qui entrent partout, dans les arrière-cours encore planquées, les recoins d’enfance oubliés. Elles sont comme des aiguilles de miel et de feu qui se saisissent d’un vivant, et le jettent par la fenêtre hors de tout cadre, au-dessus du vide de tout ce que l’on n’a jamais compris. Pendant cette cérémonie, j’ai eu le sentiment que ce qu’il y a d’inconsolable dans le malheur pouvait échapper à « la nuit des temps » grâce à la musique.

Véronique Nahoum-Grappe

Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue et ethnologue. Elle a travaillé sur la violence, les rapports entre les sexes, la dépendance (voir notamment Vertiges de l'ivresse. Alcool et lien social, Descartes et Cie, 2010 ; Du rêve de vengeance à la haine politique, Desclée de Brouwer, 1999). Tout en s'intéressant aux lieux de violence et de privation de liberté (camps de réfugiés en ex-Yougoslavie,…

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