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Orhan Pamuk, un jour d'automne à Istanbul

octobre 2017

#Divers

C’était il y a très longtemps, une époque où la Turquie rejetait derrière elle, patiemment, lentement, la dictature des généraux putschistes de 1980, une époque où la liberté d’expression retrouvait droit de cité, où la société réapprenait à vivre, à imaginer un futur qui ne soit pas seulement fait d’emprisonnements, de tortures et de terreur. C’était à la fin des années 1980. C’était un temps de bonheurs partagés, d’espérances à fleur de peau. À l’est de l’Europe allait tomber le mur qui amputait le continent depuis des décennies.

C’était il y a trente ans, une éternité. Aujourd’hui, la Turquie a plongé dans une tyrannie sans nom. Elle est devenue une immense prison, un pays sans avenir sinon dans la perte de tout imaginaire, de tout repère. L’État du président Erdogan traque la pensée libre, pousse les dissidents au suicide1, dénonce les artistes coupables de créer et les écrivains coupables d’écrire. Il ne reste plus qu’à s’armer de souvenirs pour reconstruire le temps d’après, qui viendra. La mémoire de la vérité des vies ne s’efface jamais. Il suffit d’un film, d’un livre.

Dans les derniers jours d’octobre 1989 à Istanbul, au milieu d’une grisaille pluvieuse qui rendait la ville plus belle encore, en harmonie avec ses jardins en sursis et ses façades condamnées, Orhan Pamuk m’avait accordé un peu de son temps pour un entretien en anglais qui n’a jamais vu le jour2. Mais sa trace a demeuré. Il est temps aujourd’hui de lui redonner une existence, de dire à travers ce passé exhumé que rien d’important ne disparaît définitivement, que le présent même redonne une vérité aux pensées minoritaires, aux mondes qui n’en finissent pas de mourir, aux solitudes muettes de l’artiste.

Ce mouvement des temps qui ranime des existences perdues et les habille d’une fragile beauté est, je crois, la composante majeure de l’œuvre d’Orhan Pamuk. À l’époque où je l’ai rencontré, il avait 37 ans. Trois romans de lui étaient déjà publiés, Cevdet Bey et ses fils, le Château blanc et la Maison du silence3. Il m’avait donné rendez-vous vers la fin de la journée, dans un appartement de Sisli-Nisantasi, le quartier où il avait vécu adolescent avant d’y revenir après un séjour de plusieurs années à New York. De cette après-midi grise et froide, alors que le jour tombait lentement sur la ville, restent quelques photographies en noir et blanc de l’écrivain sur un improbable balcon et des notes jetées sur un carnet que j’ai fini par retrouver dans des boîtes avec pour seule inscription : « Ist ».

La rencontre débute sur l’évocation de Cevdet Bey et ses fils, dont l’écriture commence alors qu’il est âgé de 22 ans seulement. Orhan Pamuk met longtemps à le publier. Ce premier roman n’a pas pour seule ambition de retracer une saga familiale à la manière des Buddenbrook et « dans l’influence de Proust », souligne-t-il. Avec lui, c’est aussi comme une possibilité de réunir les fils épars de sa relation à une ville dont il voit disparaître les jardins et les ruelles cachées, en même temps que s’effacent d’anciennes populations qui avaient fait l’Istanbul du siècle naissant : Arméniens, Juifs, Levantins. « Les minoritaires habitaient là », insiste Orhan Pamuk pour mieux ajouter qu’il appartient lui aussi à une minorité, parce qu’il s’intéresse à la littérature. Elle lui a tout appris. Il a beaucoup lu, « Faulkner, Virginia Woolf, Márquez, Borges, Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, Tourgueniev, Pouchkine, Gogol… il n’y a pas de fin ».

Il semble que ces lectures de par le monde ramènent le jeune écrivain vers sa compréhension d’Istanbul, de sa dualité méditerranéenne, radieuse, ensoleillée et sombre, souterraine, pauvre. « Parfois, c’est dans mon âme, surtout l’été quand la lumière se répand partout dans la ville. » Il se vit comme un exilé dans sa ville, où à l’inverse au plus près d’Istanbul telle que l’éternité la change. Pour décrire cette relation complexe où l’exil le cède au ravissement, Orhan Pamuk travaille son écriture comme autant de tableaux d’Istanbul.

Ce n’est pas sans intérêt de relever qu’il s’est d’abord formé au dessin et à l’architecture, et qu’il a débuté par des nouvelles, un format littéraire qui transforme le récit en une seule image s’imprimant dans la conscience. En 1975, à 23 ans, il reçoit un prix pour l’une d’entre elles. Le grand écrivain Erdal Öz appartient au jury. « Il croyait que j’étais un vieil homme », confie Orhan Pamuk. Il écrit surtout la nuit, dans la bibliothèque de l’université de Columbia à New York et maintenant au sommet de cet immeuble de Sisli, à la fois pleinement dans une vie urbaine qui ne s’arrête jamais et toujours à quelque distance d’elle. Il vient d’achever son quatrième roman, le Livre noir4. Il préfère ne pas évoquer la suite : « Cela porte malchance de parler d’un livre que vous allez faire. »

Il parle de ces lieux d’Istanbul qu’il aime, où il peut rester des heures comme à la terrasse d’un gazino dans le petit parc de Sarayburnu dressé vers la mer, là où les eaux de la Corne d’Or rencontrent celles du Bosphore. « Personne n’était là, et pourtant c’est le cœur de la ville. » Il aime beaucoup la littérature de Sait Faik, cet écrivain mort en 1954, toujours à sillonner la mer depuis les îles, et qui a donné aux petites gens d’Istanbul leurs lettres de noblesse5. Il observe les mêmes, comme des femmes qui donnent du yaourt aux chiens des rues pour contrer les effets du poison que leur administrent les agents de la municipalité. « C’est un détail, mais il révèle une humanité, la même qu’approchent mes livres. »

Dans le monde d’aujourd’hui que menacent le pouvoir des tyrannies et la grande peur des démocraties, la littérature d’Orhan Pamuk peut sembler insignifiante avec sa peinture du détail des vies et son écoute des temps disparus. En réalité, le Prix Nobel que son pays désormais répudie fait exister des univers proches qui sont à l’origine des résistances les plus décisives. Cette beauté dont Istanbul se pare avec les mots d’Orhan Pamuk est comme « la part maudite » révélée par Georges Bataille, la force insoupçonnée des sociétés libres et conscientes de l’être. C’était déjà tout cela, une fin d’après-midi d’automne, grise et resplendissante.

Note

  • 1.

    Voir Hamit Bozarslan, Vincent Duclert et al., « Turquie : de la répression au suicide », Libération, 9 mars 2017.

  • 2.

    Orhan Pamuk publie cet automne 2017, aux éditions Gallimard, Cette chose étrange en moi [2014], traduit par Valérie Gay-Aksoy, histoires d’amitiés et suites de souvenirs d’Istanbul des années 1970 à 2000.

  • 3.

    O. Pamuk, Cevdet Bey et ses fils [1982], traduit par Valérie Gay-Aksoy, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2014 (réédité dans la coll. « Folio », 2015) ; le Château blanc [1985], traduit par Münevver Andaç, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 1996 (réédité dans la coll. « Folio », 1999) ; la Maison du silence [1983], traduit par Münevver Andaç, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 1988 (réédité dans la coll. « Folio », 2010). Münevver Andaç est la dernière épouse du poète Nazim Hikmet.

  • 4.

    O. Pamuk, le Livre noir [1990], traduit par Münevver Andaç, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 1995 (réédité dans la collection « Folio », 1996).

  • 5.

    Voir notamment Sait Faik Abasiyanik, le Café du coin [1950], préface d’Enis Batur, traduit par Rosie Pinhas-Delpuech, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, coll. « D’un lieu l’autre », 2013.

Vincent Duclert

Vincent Duclert est historien, chercheur titulaire et ancien directeur du Centre Raymond Aron (CESPRA, EHESS-CNRS), enseignant à Sciences Po. Il a récemment publié Les génocides (CNRS Éditions, 2019), Camus. Des pays de liberté (Stock, 2020), La République imaginée. Histoire de France [1870-1914] (édition augmentée, Folio Gallimard, 2021) et Premiers combats. La démocratie républicaine et la haine

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