Madeleine Lévy avec sa nièce.
Madeleine Lévy avec sa nièce.

Madeleine Lévy, le courage de la liberté

Le destin français de la petite-fille du capitaine Dreyfus

Les circonstances de la mort de Madeleine Lévy, la petite fille du capitaine Dreyfus, membre du mouvement Combat et déportée à Auschwitz, sont longtemps restées obscures. Une plaque lui rendant hommage est dévoilée ce 29 janvier 2026 à Toulouse, où elle vivait avant d'être arrêtée par la Milice française.


Le 29 janvier 2026, dans le cadre de la commémoration de la Shoah et des génocides intervenant chaque 27 janvier, jour de la découverte en 1945 par l’Armée rouge de l’immense complexe de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau, se tient à Toulouse une cérémonie qui revêt une importance singulière. Elle se déroule dans la ville centre, au 20 rue Dalbade, là où, un jour de 1943, une jeune résistante fut arrêtée par la Milice française sur dénonciation d’un riverain. Cet hommage est une réparation à l’indifférence et à l’oubli qui est due à une jeune femme d’à peine 25 ans, membre du mouvement Combat, déportée depuis Drancy, assassinée à Auschwitz-Birkenau. Elle n’est autre que la petite-fille d’Alfred et de Lucie Dreyfus, mondialement connus pour leur résistance à la raison d’État et à l’antisémitisme au tournant du XXe siècle. Ce combat-ci, qui explique bien des engagements plus contemporains, fait l’objet désormais d’une « journée de commémoration nationale pour Alfred Dreyfus, pour la victoire de la justice et de la vérité contre la haine et l’antisémitisme ». Sa création a été annoncée par le président de la République Emmanuel Macron le 12 juillet 2025, pour prendre date le 12 juillet 2026 et pour chaque 12 juillet désormais. Mais commémorer Alfred Dreyfus et les valeurs dreyfusardes, qui furent l’honneur de la France démocratique, sans honorer la mémoire de Madeleine Lévy, sans écrire l’histoire de sa résistance, serait risquer d’amputer cette mémoire nationale. Avec la cérémonie de Toulouse, les planètes s’alignent pour le meilleur. Mais il a fallu quatre-vingts ans d’attente et de silence. 

L’engagement dans la Résistance

Après une brillante scolarité à Paris au lycée Molière, Madeleine Lévy choisit la carrière d’assistance sociale, comme beaucoup de jeunes femmes émancipées qui la suivent dans des écoles spécialisées. La défaite et l’occupation venues, nombre d’entre-elles entrent dans la résistance au nazisme et à Vichy. La plus célèbre est Berthie Albrecht (1893-1943), co-fondatrice du mouvement Combat avec Henri Frenay, faite compagnon de la Libération par le décret du 26 août 1943. Son engagement se réalise au sein de l’école de la rue Princesse à Paris 6e. Une plaque commémorative apposée sur la façade rappelle que, « contactées par Pierre de Froment et Berty Albrecht, du mouvement de Libération nationale, la directrice Jane Sivadon, plusieurs de ses collègues et anciennes élèves de l’école des surintendantes d’usine, située à cette adresse, s’engagèrent dans le mouvement de résistance Combat, dirigée en zone occupée par Robert Guédon. Les membres du réseau furent presque tout arrêtés, 42 furent détenus, 23 condamnés à mort, les hommes exécutés, les femmes déportées. »

Photographie de Vincent Duclert, 24 janvier 2026.

Cécile Formaglio a étudié le parcours des 47 assistantes sociales identifiées comme résistantes, dont deux ont été internées et quarante-cinq déportées. Parmi ces dernières, six sont décédées en prison ou en déportation. L’archiviste-paléographe, auteure d’une biographie de Cécile Brunschvicg1, précise que sont inclues dans ce corpus d’étude « deux surintendantes arrêtées pour fait de Résistance, mais déportées comme juives. Il s’agit d’Yvette Bernard-Farnoux (1919-2015), née Baumann, qui succède à Berthie Albrecht comme responsable des services sociaux de Combat, et de Madeleine Lévy (1918-1944), la petite-fille d’Alfred Dreyfus, toutes deux déportées à Auschwitz2 ». 

La résistance de Madeleine Lévy débute concrètement à Toulouse où la famille Dreyfus-Lévy s’est regroupée. Lucie Dreyfus est arrivée durant l’exode accompagnée de ses petits-enfants, Etienne, Jean-Louis, Madeleine et Simone, veuve depuis 1937 de son mari mort accidentellement, Jean Schwab. Jeanne et Pierre Paul Lévy, les parents, ne quittent pas aussitôt Paris occupé. Puis ils rallient Toulouse et la rue Dalbade. Le couple y a déjà habité au début des années 1930. Toulouse est la ville natale du docteur Lévy, et l’un de ses frères, ancien patron d’une fabrique de chemises, y réside encore. Lucie Dreyfus réside dans un hôtel non loin de là. L’occupation allemande de la zone sud l’oblige à un nouvel exil. Elle trouve refuge dans un couvent catholique de Valence, se cachant sous le nom d’emprunt de « Mme Duteil », tandis que le coupe Lévy part vers le Tarn, pour la Montagne noire, au sud de Mazamet, devenue une forteresse naturelle pour des juifs proscrits et des républicains espagnols tentant d’échapper à la Gestapo locale, à la police de Vichy et à la Milice.

Les petits-enfants du capitaine Dreyfus sont entrés quant à eux dans la Résistance. Les enfants de Pierre Dreyfus, le frère de Jeanne, s’engagent dans les rangs de la France libre depuis les États-Unis où la famille s’est réfugiée au début de la guerre. Les enfants de Jeanne agissent de même, mais dans les rangs de la Résistance intérieure. Madeleine combat au sein du mouvement Combat puis dans les Mouvements Unis de Résistance lorsque les MUR sont créés après l’invasion de la zone sud, regroupant le 26 janvier les trois grands mouvements non-communistes de la zone sud, Combat, Franc-Tireur et Libération-Sud. Jean Moulin, délégué du général de Gaulle, en prend la présidence. Simone se spécialise dans la confection des faux-papiers et l’aide aux réfugiés ; celui qui deviendra son futur mari en 1945, Salomon Perl, d’origine roumaine, combat dans une organisation juive de combat de Toulouse. Avec son frère Jean-Louis, Etienne rejoint le maquis de Vabre organisé dans les Monts de Lacaune du Tarn, haut lieu du refuge protestant puis des activités des scouts unionistes de France.

À la création des Forces françaises intérieures, Madeleine Lévy y est intégrée avec le grade d’adjudante. Elle participe aussi à des opérations de sauvetage de juifs en organisant le franchissement des Pyrénées vers l’Espagne. Elle poursuit en parallèle ses activités d’assistante sociale pour le Secours nationale et la Croix-Rouge française. Celles-ci peuvent lui servent de couverture3. À Toulouse, Madeleine retrouve aussi d’anciennes camarades de Molière ainsi que des amies éclaireures, chez qui elle est souvent hébergée.

L’hostilité grandit autour de Madeleine comme en général des résistants de la zone sud. On apprend qu’un tract la dénonçant circule en ville4. Un riverain de la rue Dalbade renseigne la police sur la famille Lévy. Lorsque les Allemands envahissent la zone sud, Jeanne et Pierre Paul Lévy fuient vers le Tarn, et Lucie vers la Drôme. Madeleine quant à elle est arrêtée par la Milice rue Dalbade. Identifiée comme juive par la police française, elle est transférée à Drancy, puis déportée au camp d’Auschwitz-Birkenau. Elle est emmenée dans le convoi 62 parti le 20 novembre 1943 de la gare de Bobigny, sous la surveillance de « commandos allemands et français5  ». Le choix de cette gare, doublant celle du Bourget trop menacée par les bombardements alliés, fait partie de l’organisation imaginée à partir de juin 1943 par Aloïs Brunner, le bourreau des 43 000 juifs de Salonique. Il a été envoyé à cette fin à Paris par Berlin.

Des témoignages ont été recherchés et réunis pour faire l’histoire de ce lieu de départ de 22 500 juifs de France, entre juillet 1943 et août 1944, vers une destination restée pour eux inconnue6. Il n’en demeure pas moins que ce monde est interrogé, et redouté. Pour le désigner, beaucoup d’entre eux se saisissent d’une expression, « Pitchipoï », un nom yiddish, renvoyant à un petit monde imaginaire. Il est « utilisé au camp de Drancy par les internés pour désigner la destination inconnue des convois de déportation vers l’est7 ». Simone Lagrange, déportée à Auschwitz-Birkenau par le convoi 76 du 30 juin 1944, se souvient : « Un soir, l’accès de notre chambre fut obstrué par des rouleaux de barbelés Le lendemain, nous aurions à quitter ce camp. Partir, disaient les anciennes, c’était aller à “Pitchipoï”. Personne ne savait ce que cela voulait dire, et nous pensions en réalité que nous irons en Allemagne, dans un camp de travail comme on nous l’avait dit.8  »

Les déportés du convoi 62 du 20 novembre 1943 sont au nombre 1200, parmi lesquels 150 enfants. 29 survivants seulement sont dénombrés en 1945. Le train formé de wagons à bestiaux arrive à Auschwitz-Birkenau le 23 novembre, à l’aube plongée dans la nuit. Commence la sélection. 241 hommes sont dirigés vers les travaux forcés (tatouages numéros 164427 à 164667) et seulement 47 femmes (tatouage numéros 69036 à 69080)9. La fiche éditée par Yad Vashem10, l’Institut international pour la mémoire de la Shoah basé à Jérusalem, établit que Madeleine Lévy a fait partie de ce contingent sélectionnés le 23 novembre 1943 pour le travail forcé - lequel devait, selon les nazis, conduire aussi à la mort. Sur la fiche présentée par Yad Vashem, la date portée pour son décès indique le mois de janvier 1944. D’autres notices qui sont consacrées après la guerre à Madeleine Lévy font état également de son décès en 1944. D’autres mentionnent la date du 25 novembre 1943 soit deux jours après son arrivée au camp, et que ce décès aurait été causé par le typhus, une maladie mortelle, fréquente dans les camps nazis.

Le mystère levé 

Ces dernières informations sont les seules qui ont longtemps existé sur la vie brève et la fin tragique de la petite fille du capitaine Dreyfus. Il est admis dans la famille que sa grand-mère Lucie, qui a elle survécu à l’Occupation cachée dans le couvent de Valence, a vécu dans l’espoir de retrouver Madeleine, de la voir revenir vivante de l’enfer concentrationnaire nazi. Mais la connaissance de la « solution finale de la question juive » est encore lacunaire à la Libération, et de plus, généralement refusée par les sociétés libérées. Très vite, la « mémoire courte11 » s’impose en effet au devoir de vérité, et cela pendant plusieurs décennies, confinant même au déni sur la « solution finale » et la complicité des autorités françaises. Bercé par l’espoir du retour d’Allemagne de Madeleine, mais ne la voyant pas revenir, Lucie Dreyfus se laisse mourir, de chagrin et d’épuisement, le 14 décembre 1945. La famille décide d’inscrire le nom de Madeleine sur la tombe de ses grands-parents, Alfred et Lucie, au cimetière du Montparnasse à Paris12. Cette tombe est profanée, comme la statue de l’officier, Le Sabre brisé de l’artiste et caricaturiste Louis Mitelberg, déplacée des Tuileries au boulevard Raspail en 1994 à l’initiative du maire de Paris Jacques Chirac.

Le mystère sur la mort de Madeleine Lévy n’a été levé qu’en 1980, mais cette connaissance est restée confidentielle. Son amie Yvette Baumann a révélé au Sénat les circonstances de sa fin tragique, témoignant de la volonté qui fut la sienne de choisir sa mort et de lui donner un sens. Il y a là, de la part de Madeleine Lévy, un incontestable courage, le courage de la liberté, rappelant celui de son grand-père. Yvette Baumann est aussi résistante au sein de Combat avec son mari, le polytechnicien Jean-Guy Bernard. Le couple est arrêté à Paris le 28 janvier 1944. Lui est déporté le 31 juillet 1944 et gazé dès son arrivée à Auschwitz. Yvette, enceinte de 8 mois, torturée par la Gestapo, part elle pour le camp dans le convoi 72 du 29 avril. Là, elle apprend les circonstances de la mort de Madeleine Lévy.

« Arrêtée en 1944 et transférée à Drancy, [Madeleine Lévy] est appelée pour faire partie d’un transport pour ce que nous appelions là-bas « Pitchipoi ». Dans le transport, il y avait de nombreux enfants isolés. On lui a demandé si elle voulait bien les prendre en charge. Évidemment, elle a accepté et ne les a plus quittés. Mais lorsqu’à l’arrivée sur les rails à Auschwitz, on a voulu les séparer d’elle pour les envoyer, eux, dans un soi-disant camp de repos, et elle en camp de travail, elle a refusé de s’en séparer (dans la Résistance, nous savions à peu près ce qui se passait dans les camps). Elle est partie avec eux dans la chambre à gaz en les faisant chanter pour qu’ils n’aient pas peur13 ». 

Même si Yvette Baumann commet une erreur sur la date d’arrestation de Madeleine, son témoignage est corroboré par différents éléments, d’une part effectivement la présence de 150 enfants isolés dans le convoi, des déportés d’Auschwitz présents à l’arrivée des convois de juifs d’Europe, et chargés de récupérer leurs biens pour les diriger vers « le Canada ». Or, une jeune femme que rien ne destinait à la mort immédiate, seule adulte entourée d’enfants, choisissant de les accompagner vers la mort et de sacrifier sa vie pour eux, n’a pas manqué d’étonner ces témoins, renseignant alors Yvonne Baumann14.  

Le 28 janvier, veille de la cérémonie de Toulouse, l’académie de Paris organise dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, sous la présidence de la rectrice Julie Benedetti, une conférence sur les génocides. Au même moment, au lycée Molière, se déroule une cérémonie devant le mur commémoratif dressé « à la mémoire des anciennes élèves et élèves du lycée Molière mortes pour la France 1939-194515 ». Parmi les quarante noms inscrits, celui de Madeleine Lévy. Ces hommages cette histoire retrouvée, cette mémoire partagée, sont autant de réponses fortes aux partis et aux idéologies extrêmes qui font de la négation des génocides et de l’antisémitisme du XXe siècle une nouvelle passion nationale.

 

  • 1. Cécile Formaglio, « Féministe d’abord » : Cécile Brunschwicg, 1877-1946, Rennes, PUR, Collection « Archives du Féminisme », 2014. Cécile Brunschvicg est l’une des fondatrices de l’association des surintendantes d’usines et de l’école.
  • 2. Cécile Formaglio, « Les assistantes sociales dans la résistance : d’une vocation professionnelle à la déportation », in Femmes en déportation. Les déportées de répression dans les camps nazis 1940-1945, sous la direction de Philippe Mezzasalma, actes du colloque de Paris Nanterre et de la BDIC, décembre 2015, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre-BDIC, 2019, p. 153-164.
  • 3. Elle utilise un nom d’emprunt, « Madeleine Dupuy ». Voir Michael Burns,  Histoire d'une famille française : les Dreyfus ; l'émancipation, l'Affaire, Vichy, Fayard, coll. « Pour une histoire du XXe siècle », 1998.
  • 4. Voir Michèle Bitton,  110 femmes juives qui ont marqué la France. XIXe et XXe siècles. Dictionnaire,  Éditions Normant, 2014.
  • 5. Rapport du lieutenant Nowak de la Schutzpolizei, commandant l’escorte du convoi de la « solution finale » du 9 février 1943, cité par le site de « l’ancienne gare de déportation de Bobigny » consacré à la déportation des juifs de France.
  • 6. Site de l'ancienne gare de déportation de Bobigny. 
  • 7. Ibid.
  • 8. Ibid.
  • 9. Serge Klarsfeld, Le Calendrier, p. 914, cité par Yad Vashem.
  • 10. Fiche rédigée par Frank L. Werner (Californie, États-Unis, datée du 4 mai 2008). 
  • 11. Jean Cassou, La Mémoire courte, Éditions de Minuit, 1953, rééd. Marc Olivier Baruch, Mille et une nuits, 2001, et éditions Sillage, 2017.
  • 12. « À la mémoire de Madeleine Lévy, déportée par les Allemands, disparue à Auschwitz à l’âge de 25 ans ».
  • 13. Irène Toporkoff, Sylviane Farnoux-Toporkoff, Yvette Baumann-Bernard Farnoux, « Résister, témoigner »,  Revue d’Histoire de la Shoah, 2017/1 n° 206, p. 319-346. Voir aussi la biographie d’Yvette Baumann sur le site du GREHSS, par Dany Bocquet.
  • 14. L’ouvrage de Sylvain Kaufmann, Le livre de la mémoire. Au-delà de l’enfer (préface de Robert Badinter), JC Lattès, 1992) contient des informations qui confirment les circonstances de la mort de Madeleine Lévy à Auschwitz-Birkenau, telles qu’elles sont précisées plus haut. Un ouvrage sur Madeleine Lévy est désormais en préparation, avec Patrice Castel, Vincent Duclert, Anne-Cécile Lévy et Danielle Salomon.
  • 15. La cérémonie est organisée par l’Association amicale des anciennes et anciens élèves du lycée Molière.