« Maintenant, j’ai 90 ans, et tous mes rêves politiques sont en lambeaux1. » Jürgen Habermas, décédé le 14 mars dernier à l’âge de 96 ans, se serait peut-être reconnu dans l’amer constat de son contemporain, le penseur nord-américain Michaël Walzer, dont il partageait, sinon la démarche philosophique, du moins nombre d’engagements politiques. Très loin de l’idéalisme hors-sol auquel il a parfois été associé, Habermas aura fait preuve, jusqu’à ses tous derniers jours, d’une implacable lucidité devant la décomposition démocratique en cours. Il était le principal théoricien d’une politique délibérative qui n’avait rien, écrivait-il, d’une « sorte d’idéal tiré par les cheveux » à l’aune duquel évaluer une « basse réalité », mais était la condition préalable de toute démocratie digne de ce nom. Au soir de sa vie, il s’attelait à une analyse serrée des transformations de l’espace public induits par les réseaux sociaux – ces « chambres d’écho fragmentées et autoréférentielles » – dont l’objet est moins d’élargir la rationalité individuelle par la confrontation aux arguments des autres que d’affirmer une identité par assimilation des opinions consonantes et mise à l’écart des voix dissonantes. D’où l’impératif « proprement constitutionnel » qui était le nôtre de maintenir, contre sa colonisation par des groupes capitalistes, un espace public inclusif et délibératif2.
Depuis plus de trois décennies, il était l’avocat inlassable d’une fédération européenne susceptible de préserver et d’amplifier les acquis sociaux et démocratiques de l’État-nation. Dans un texte prononcé quatre mois avant sa mort, il prenait acte de la « liquidation désormais difficilement révocable » de la démocratie américaine et du développement rapide d’un pouvoir capitaliste et libertaire géré de manière technocratique. Face à cette situation nouvelle, la poursuite de l’intégration européenne lui semblait au moins aussi « vitale » qu’elle était « improbable », la question étant plutôt de savoir, au vu des évolutions politiques actuelles, si l’Europe serait emportée par le sillage autoritaire et nationaliste de leur ancien allié3.
Si la puissance d’une pensée se mesurait à sa seule capacité à saisir ce qui est ou sera dans un avenir proche, il serait aisé d’ironiser sur la béance qui ne cesse de s’accroître entre les convictions théoriques et politiques de Jürgen Habermas et la réalité du monde contemporain. Mais pour ceux qui attendent de la philosophie qu’elle prenne aussi le risque de tracer l’exigence de ce qui doit être, son œuvre, quels que soient ses points aveugles ou les désaccords qu’elle peut susciter, garde la force d’une utopie concrète. Celle d’un monde où l’attachement à sa communauté nationale irait de pair avec une responsabilité assumée pour les crimes du passé et « une disponibilité à s’ouvrir à un spectre plus large d’odeurs et d’idées, voire à supporter des dissonances cognitives, y compris lorsqu’elles nous paraissent désagréables4 ». Celle d’une conception de la démocratie qui se refuserait à dissocier la souveraineté populaire de la revendication intransigeante des libertés de tous. L’utopie, surtout, d’une quête de vérité conçue sur un mode faillibiliste et dialogique et d’un exercice de la raison où la clairvoyance sur le réel va de pair avec la recherche incessante de modes de résistances.
La rédaction
- 1. Michaël Walzer, « L’engagement militaire israélien contre l’Iran était justifié, mais je suis horrifié à l’idée qu’il puisse conduire à une nouvelle victoire électorale de Nétanyahou », entretien avec Valentine Faure, Le Monde, 9 juillet 2025.
- 2. Jürgen Habermas, Espace public et démocratie délibérative : un tournant, trad. de F. Joly, Paris, Gallimard, 2023.
- 3. Jürgen Habermas, « À partir d’ici, nous devons poursuivre seuls notre chemin », discours du 19 novembre 2025, trad. de J. Christ, Revue K, 30 novembre 2025.
- 4. Jürgen Habermas, « Construire une Europe politique », trad. de C. Bouchindhomme, Le Monde, 28 décembre 2006.