Il y a tout juste un an, à la Conférence de Munich sur la sécurité, les Européens vacillaient sous le choc des déclarations de J.D. Vance, leur expliquant que la menace la plus inquiétante pour l’Europe n’était « ni la Russie, ni la Chine, ni aucun autre acteur extérieur », mais l’éloignement de ses « valeurs les plus fondamentales », et leur intimant de « mettre les bouchées doubles pour parvenir à assurer [eux-mêmes leur] défense ». Depuis, le faux-semblant des négociations avec un Poutine moins enclin que jamais à la paix s’est poursuivi, une stratégie de sécurité nationale explicitement hostile à l’Europe a été publiée, et des menaces d’invasion du Groenland ont été très loin. Alors que s’ouvre aujourd’hui la 62e édition de la conférence de Munich, l’Europe s’est-elle enfin réveillée ?
Des pas décisifs ont été franchis en un an. Parmi eux, le lancement d’un programme d’aide à l’industrie de défense (EDIP) doté d’une enveloppe initiale de 1,5 milliard d’euros pour favoriser le lancement de projets communs, ou le vote d’un prêt de 90 milliards d’euros accordé à l’Ukraine par l’Union. Conscients d’une situation historique inédite où le continent est pris en étau entre la Russie, les États-Unis et la Chine, les dirigeants européens cherchent à nouer de nouveaux partenariats, avec l’Amérique latine, l’Afrique du Sud ou l’Inde. Mais les désaccords persistants entre États-membres, qui s’expriment publiquement sur des sujets aussi cruciaux que l’endettement commun, la stratégie industrielle ou la question du protectionnisme, montrent que le compte n’y est pas. France et Allemagne, en particulier, rejouent leur divergence stratégique majeure, entre priorité à l’investissement ou augmentation de la productivité.
Si les coups de massue réveillent à coup sûr, ils sidèrent aussi. Et si plus personne n’ignore que l’Union européenne traverse un moment existentiel, la question des modalités de la riposte reste dangereusement ouverte. Alors que l’espoir d’un monde pacifié par le droit, le commerce et la culture s’est épuisé, le projet européen, fondé sur cet espoir, doit franchir une étape politique décisive pour sa survie, sans se dénaturer. Cela commence par parler d’une seule voix pour faire valoir des intérêts communs, en affirmant qu’il existe bien un contre-modèle européen à celui que voudraient incarner les « prédateurs », et qu’il faut le défendre.
La rédaction