Esprit et la dissidence littéraire en Union Soviétique. Retour sur l’affaire Siniavski
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Esprit et la dissidence littéraire en Union Soviétique. Retour sur l’affaire Siniavski

En février 2020 est paru aux éditions P.O.L le roman de Iegor Gran, Les services compétents. L’auteur y raconte la traque et l’arrestation par les services du KGB de son père, André Siniavski, alors jeune écrivain russe. Ce fut la publication d’un article sur « le réalisme socialiste » dans Esprit en 1959, sous la précaution de l’anonymat, qui valut à André Siniavski d’être condamné à sept ans de Goulag. Ce dossier revient sur cette singulière histoire de dissidence littéraire.

L’Union soviétique des années 1960 fut le théâtre de ce que le philosophe Claude Lefort appela « le totalitarisme sans Staline », caractérisé par la mainmise persistante du Parti communiste dans tous les domaines, y compris la création littéraire et artistique. Et ce malgré la dénonciation des crimes de Staline et les velléités de « normalisation » de la réalité soviétique, qui avaient nourris de grands espoirs. L’article d’André Siniavski constitua, selon les mots de Jean-Marie Domenach, alors directeur d’Esprit, « sans doute la première critique de l’académisme officiel qui nous parvienne d’un écrivain russe dans son pays ».

Dans un texte vif et porté par une ironie mordante (« Nous suffoquons d’enthousiasme, et pour décrire cette splendeur qui nous attend, nous nous servons surtout de comparaisons négatives. Là-bas, dans le monde communiste, il n’y aura ni riches ni pauvres, il n’y aura ni argent ni guerre, ni prisons, ni frontières. »), André Siniavski montre comment, en cherchant à concilier l’héritage de la grande littérature russe avec les dogmes du Parti, la littérature s’est abîmée dans l’académisme, un « demi-art semi classique d’un demi-réalisme pas très socialiste ». Siniavski prit plus tard le pseudonyme d’Abram Tertz et publia à l’Ouest d’autres articles, ainsi que des nouvelles fantastiques. Les agents du KGB mettront six ans à le confondre, six années que raconte Les services compétents, dont Esprit a rendu compte en juin 2020. Le procès d’André Siniavski, où comparaissait également un autre écrivain, Youli Daniel, eut lieu en 1966.

En février 1967, alors que Siniavski et Daniel étaient en camp « pour avoir franchi les bornes que fixe à la culture un pouvoir qui n’a pas encore tiré les conséquences de sa libéralisation » Esprit consacra un numéro à « l’affaire Siniavski-Daniel », avec les témoignages de plusieurs de leurs condisciples et amis à l’Université de Moscou. Hélène Zamoyska, qui fit passer en France le manuscrit de l’article sur le réalisme socialiste, brosse un portrait très personnel du jeune Siniavski, dont la vie « tournait autour de deux axes : la Révolution, et l’Art ». Claude Frioux évoque la relative apathie de l’intelligentsia russe dans le contexte post-stalinien, pour laquelle « la pensée esthétique moderne était depuis si longtemps synonyme de scandale, qu’(elle) s’était peu à peu laissé corrompre de bonne foi par une telle atmosphère ». Ce numéro proposait également la transcription des protestations de plusieurs intellectuels soviétiques contre le verdict du procès de Siniavski et Daniel, dont celui de la poète et critique littéraire Lidia Tchoukovskaia. Des extraits d’un article d’André Siniavski sur la poésie de Pasternak, d’abord paru à Moscou en 1965, figuraient également au sommaire.

La figure de Boris Pasternak revêt ici une importance particulière. L’écrivain fut contraint en 1958 de refuser le Prix Nobel de littérature pour le Docteur Jivago, paru en plusieurs langues l’été même, et qui avait déclenché l’ire du Comité central. Or, il est beaucoup question, dans Les services compétents, de l’enterrement de Pasternak, qui eut lieu en 1960 et où étaient présents de nombreux intellectuels. Les agents du KGB ne doutaient pas que le fameux Abram Tertz, sur lequel ils désespéraient de mettre la main, s’y trouvait également. La patiente reconstitution de la liste des personnes présentes autour du cercueil de Pasternak traverse ainsi le roman. Le texte d’André Siniavski sur la poésie de Pasternak, outre qu’il témoigne de la grande sensibilité critique de son auteur, révèle en creux la proximité de ces deux figures d’écrivains, tous deux révolutionnaires convaincus, venus à la dissidence, non par la politique, mais par la littérature et l’interrogation esthétique.

février 1959  -  Le réalisme socialiste
février 1967  -  Siniavski, Daniel et la conscience publique
01 février 1967  -  Protestations d'écrivains russes
février 1967  -  Quelques souvenirs sur André Siniavski
février 1967  -  La poésie de Pasternak
juin 2020  -  Les services compétents d'Iegor Gran