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Notes de lecture

Dans le même numéro

Les services compétents d'Iegor Gran

juin 2020

Iegor Gran, fils de l’écrivain André Siniavski, retrace les années où son père a été traqué par le KGB. Ce livre, qui relève à la fois de la biographie, du roman historique,  du thriller et de la comédie, offre un éclairage original sur l’Union soviétique des années 1960. Il témoigne aussi du fait que la liberté gît toujours cachée, sous la masse du pouvoir totalitaire.

En février 1959, paraît dans la revue Esprit un texte intitulé «  Le réalisme socialiste  », signé par un certain Abram Tertz. Comme l’écrit Jean-Marie Domenach dans son introduction, il s’agit « de la première critique de l’académisme officiel qui nous parvienne d’un écrivain russe vivant dans son pays ». Quelques années plus tard, André Siniavski est démasqué et condamné à sept ans de camp : un écrivain russe – un de plus – détenu dans son pays. Histoire banale et triste que celle de Siniavski.

Banale ? Et triste ? Décidément non. Tout d’abord, n’est-il pas extraordinaire qu’un auteur se soit joué si longtemps des services de sécurité soviétiques ? Entre 1959 et 1965, six années se sont écoulées, pendant lesquelles Siniavski a non seulement continué de vivre et d’enseigner mais fait passer en Occident plusieurs nouvelles d’un style neuf qu’il appelait le «  réalisme fantastique  ». Les « services compétents » n’en reviennent d’ailleurs pas. Comment un type seul, un intellectuel en plus, parvient-il à leur échapper ? Les Siniavski eux-mêmes, André et Macha, osent à peine y croire. Chaque nouvel an qui passe leur paraît plus menaçant, mais aussi plus formidable. Aucune tristesse donc, mais une sorte d’ivresse de vivre dont naîtra un enfant, Iegor, l’auteur des Services compétents.

Le livre raconte la traque et l’arrestation de Siniavski. Inclassable, il tient à la fois de la biographie, du roman historique, du thriller et de la comédie. Il est plein d’un humour noir et or, comme celui qui scintille dans les yeux de Macha. On ouvre le livre, elle ouvre la porte, le KGB la bloque du pied : « La première chose qui frappe le lieutenant: les yeux rieurs de la femme. »

Les Services compétents permet d’abord de se figurer ce que fut « le totalitarisme sans Staline[1] ». L’Ogre mort, ses crimes dénoncés, de très nombreux détenus furent libérés et la terreur fut infléchie. Pourtant, après comme avant 1956, tous les domaines de la vie sociale – de l’économie jusqu’aux arts – demeurent régis par l’idéologie du Parti. Comme l’écrit Siniavski, toutes les entreprises individuelles et collectives sont ordonnées au même but : l’édification du communisme. Dans le domaine littéraire, la doctrine du réalisme socialiste fixe ainsi les caractères d’une littérature authentiquement au service du but commun qu’on ne peut remettre en cause et dont on ne peut s’éloigner. Elle établit qu’une œuvre «  progressiste  » doit peindre la réalité concrète tout en révélant ce qui, dans cette réalité, atteste le développement inéluctable du communisme. Cette exigence exclut toute morosité. Dans un pays où tout est gris (sauf les tapisseries polonaises, mais qui sont hors de prix), l’humeur maussade est interdite. Le héros doit être «  positif  » et l’atmosphère des livres, enthousiaste.

Cependant, plus on s’en rapproche, plus l’horizon du communisme recule. La période décrite par Iegor Gran apparaît ainsi paradoxale. Au fur et à mesure que le temps passe, les hommes se révèlent de plus en plus incapables d’opposer un autre idéal à l’idéal communiste. Mais ils soutiennent de moins en moins activement un régime qui ne leur offre que contrainte et pénurie. Dès que l’occasion se présente, ils se jettent sur les miettes de produits occidentaux qui traînent en Urss. Morceaux de jazz et verres de coca font leurs délices. L’époque, du reste, reflète le paradoxe de la déstalinisation : comment dénoncer les crimes de Staline sans remettre en cause le but dont Staline était l’incarnation ? Et comment préserver un tel but sans éliminer systématiquement ceux qui s’en détournent ? Les agents du KGB en perdent même leur russe. Ah, autrefois, les Pasternak et les Siniavski, «  bam-bam !  » et tout serait rentré dans l’ordre…

Mais Iegor Gran ne fait pas seulement revivre une époque. Il donne remarquablement vie aux agents des services de sécurité auxquels le titre rend ironiquement hommage. Prenons le lieutenant Ivanov, celui-là même qui réussit à identifier Siniavski. C’est un agent appliqué, scrupuleux, mais pas seulement. Il est cultivé, voire intelligent. Par ailleurs, Ivanov est un homme propre, attaché à sa femme qu’il respecte, à sa mère qu’il soutient, à ses amis qu’il s’efforce de guider sur le bon chemin. Avec son épouse Larissa, son couple forme un miroir du couple Siniavski. Leurs conversations croisent celles d’André et Macha. La naissance de Iegor répond au désir d’enfant des Ivanov – désir toujours présent et insatisfait, comme ce communisme perpétuellement sur le point de naître et jamais advenu. Qu’est-ce donc qui motive l’agent Ivanov ? Sa sincérité. Parfaitement convaincu de la supériorité du système soviétique, il exècre authentiquement tout ce qui rappelle l’Occident. Son problème est qu’il est incapable de douter des choix posés et d’imaginer qu’une autre vie eût été possible : pour lui, pour sa femme, pour les Siniavski, pour la Russie.

Tout différent apparaît le personnage de Monocle. Ce professeur d’histoire de l’art, indic du KGB, se complaît dans l’équivoque. Il se fait passer pour libéral de façon à provoquer les autres à la faute pour mieux les dénoncer. Mais il n’est pas un simple menteur. Lorsqu’il critique la peinture officielle ou l’académisme littéraire, il ne dit pas autre chose que ce qu’il pense. Monocle voit double, mais ne veut pas le voir. C’est pourquoi il paraît si écœurant : il profite de ses liens avec le KGB pour s’accorder des libertés qu’il dérobe ainsi à tous les autres.

Ce qui frappe enfin dans le roman de Iegor Gran, c’est la vitalité qui s’en dégage. Celle-ci jaillit d’abord de la personnalité des Siniavski. André et Macha portent en eux une puissance de vie qui se passe en colères et boissons, mais aussi en rires, en embrassades et en livres. À rebours de toutes les «  dystopies  » en vogue, qui nous montrent le totalitarisme sans cesse renaissant sous la liberté, Les Services compétents témoigne du fait que la liberté gît toujours cachée sous la masse du pouvoir totalitaire. Comment se fait-il que tant de chars réunis, tant de propagande accumulée n’aient pas réussi à réduire entièrement le petit homoncule ? André et Macha ne semblent pas résister par attachement à certains principes, mais poussés par un instinct irrépressible. La dissidence est dans leur nature, dans celle de Macha surtout.

Mais la vie du livre est dans son style même, simple, nerveux et surtout ironique. La littérature académique, écrivait Siniavski, est entièrement dépourvue d’« acidité ironique ». Les Services compétents en est plein. La dérision coule ici à pleins bords. On ne compte plus les scènes de théâtre comique. Tenez, par exemple, la scène de la rénovation de l’appartement : un petit bijou d’architecture soviétique, tout neuf, tout propre, dont le vide-ordures seul ne fonctionne pas. Puis il y a la scène des Sokolniki, de l’ambassade, de la torche, etc. L’ironie imbibe jusqu’au titre. Dans tout le livre, éclate l’incapacité des services : à contenir l’engouement pour le jazz, à déchiffrer Siniavski, à éteindre un geyser de feu… Services compétents incompétents, incapables. Pour tout dire : services impuissants, réduits à assister passivement aux ébats fiévreux des heureux Siniavski.

On sort du livre de Iegor Gran revigoré et tout surpris de l’être. Les Services compétents participe ainsi à sa façon du grand mystère des romans sur l’Union soviétique qui, au lieu de nous couler la mort dans l’âme, y versent une énergie roborative.

[1] -  Claude Lefort, «  Le totalitarisme sans Staline  », Éléments d’une critique de la bureaucratie, Genève, Librairie Droz, 1971, p. 130-90.

P.O.L, 2020
304 p. 19 €

Agnès Louis

Maître de conférences en science politique, département de droit de l’Université du Littoral de la Côte d’Opale. Rattachée au Laboratoire de Recherches Juridiques.

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