Vérité et politique
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Vérité et politique

Depuis quelques années nous serions entrés dans une ère de la « post-vérité » où la confiance dans les vérités de fait s’étiole au profit des émotions, du ressenti ou des opinions, au risque de rendre impossible le débat démocratique. Les fausses informations, comme les rumeurs ou les théories du complot, ne sont pourtant pas des phénomènes nouveaux. Pourquoi cette impression qu'ils prennent une ampleur tout autre aujourd'hui ? Que nous en disent les archives d'Esprit ?

Depuis l’après-guerre jusqu’aux années 1980, la question des liens entre vérité et politique dans la revue est surtout posée dans le cadre de la réflexion sur les totalitarismes. En 1949, Emmanuel Mounier consacre un article aux contre-vérités propagées par les régimes communistes. Le rôle des intellectuels est alors de porter « L’esprit de vérité » contre « le silence peureux, le mensonge cynique et l’illusion satisfaite » sur lesquels le totalitarisme prospère. Cinquante ans plus tard, Claude Lefort précise ces intuitions dans un article intitulé « Le XXe siècle : la croyance et l’incroyance ». Soulignant l'importance de l'idéologie, il estime que l’ennemi de la vérité n’est plus tant le mensonge que la crédulité.

Dans un contexte marqué, après 1989, par la fin des grands récits, le négationnisme, le relativisme des opinions et les théories du complot semblent prendre le pas sur le mensonge d'état. Un article de Michael Foessel, « La philosophie à l’épreuve de l’opinion et de l’expertise », explique notamment que l’abandon des grands récits conduit à « la multiplication des discours de l’expertise » où « chaque science particulière joue désormais son propre jeu (de langage) sans être redevable d’un fondement universel. » Claude Burgelin s’interroge sur la forte présence des thèses négationnistes, qu'il voit comme une « perversion » et une « pathologie », à l’université Lyon III. Comment comprendre l’irruption d’un tel « assassinat de la mémoire » dans une université apparemment ordinaire ? 

Au XXIème, l’élasticité de la vérité revêt de nouvelles formes. En 2017, Jean-Claude Monod s’appuie sur Hannah Arendt pour montrer que le débat n’oppose plus vérité et mensonge, ou vérité et croyance, mais plusieurs vérités entre elles, ou plutôt, plusieurs opinions. Reposant sur l’existence du « « conflit positif qui soutient le débat démocratique », cette évolution comporte aussi de réels dangers, car  « une séparation complète entre vérité et politique reviendrait à livrer la démocratie au relativisme et éventuellement au cynisme, l’exposant à la démagogie ». 

Ces dernières années, relativisme et démagogie semblent en effet avoir encouragé l’essor de théories conspirationnistes. Dans un dossier consacré à « La passion du complot » Gerald Bronner analyse la rationalité propre à cette pensée. Faut-il la comprendre comme une radicalisation perverse du scepticisme ? 

Visuel : Bocca della Verità,, Rome

Pour aller plus loin, découvrez le numéro de décembre 2018 : Fragiles vérités 

octobre 2017  -  Vérité de fait et opinion politique
novembre 2015  -  L'espace logique du conspirationnisme
mars/avril 2012  -  La philosophie à l'épreuve de l'opinion et de l'expertise
février 1995  -  Le XXe siècle : la croyance et l'incroyance
septembre 1990  -  Lyon, capitale du négationnisme
novembre 1949  -  De l'esprit de vérité