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La société civile a-t-elle encore voix au chapitre ?

La densité associative et l’abondance des dispositifs participatifs ne garantissent pas, à elles seules, le renforcement de la démocratie locale. À partir de travaux de recherche sur le fait associatif, on peut se demander comment les institutions aident ou non les associations à interpeller les pouvoirs publics et à peser sur leurs décisions. Une manière de revisiter une question posée par la revue Esprit dès 1978.


En juin 1978, Esprit consacrait en effet un numéro à une question qui n’a rien perdu de son actualité : « La démocratie par l’association ? ». Françoise Caroux y proposait une typologie des associations ; Pierre Grémion analysait leur place dans le jeu politique entre administrations locales et pouvoir central ; Maurice Agulhon esquissait une histoire de l’associationnisme français. On y discutait déjà de la pertinence de l’idée selon laquelle les associations pourraient se substituer aux services publics, la montée d’un individualisme générateur de solitude, la bureaucratisation de certaines grandes structures associatives et leur déficit, parfois, de démocratie interne.

On y formulait aussi les critiques qui leur sont encore adressées, parfois à juste titre, parfois pour les disqualifier : peu représentatives, repliées sur leur objet, notabilisées, faisant écran entre les citoyens et les institutions. Cinquante ans après, la recherche permet-elle de trancher ce débat ? Pas exactement, mais elle permet de le reformuler.

Le potentiel démocratique des associations

Le numéro de 1978 s’inscrivait dans une tradition d’observation et d’analyse du fait associatif au sens large qui remonte à Alexis de Tocqueville : les associations seraient, dans cette lignée intellectuelle, des écoles de la démocratie, des espaces d’apprentissage civique et de contre-pouvoir compensant les effets délétères de la concentration étatique du pouvoir. Cette thèse, prolongée d’une certaine manière par Robert Putnam1 à travers la notion de capital social, est pourtant toujours autant controversée ; sa fonction supposée de renforcement démocratique n’étant pas évidente pour toutes et tous.

En 2003, à partir d’une enquête représentative en France, Nonna Mayer2 montrait que l’appartenance à une association ne produit aucun effet significatif sur la confiance politique ou institutionnelle, une fois contrôlés éducation, revenu et génération ; et qu’elle produit même un effet limité sur la politisation, en particulier via les associations de défense de droits et les syndicats. Autrement dit, la vie associative fabrique des citoyens un peu plus politisés, sans pour autant les rendre plus confiants ni davantage engagés dans les canaux institutionnels. Cependant, les conclusions tocquevilliennes relevant d’une fonction d’intermédiation associative entre sphère privée et sphère publique, prolongées entre autres par Jürgen Habermas3, Jeffrey Alexander4 et Pierre Rosanvallon5, ne sont pas pour autant invalidées.

En 2007, William Maloney et Sigrid Roßteutscher6, comparant six villes européennes hors de France, montraient de leur côté que la densité du tissu associatif local ne préjuge en rien de la capacité des associations à mobiliser leurs membres pour des finalités démocratiques. Densité et capacité de mobilisation civique doivent être distinguées. Avec Herman Lelieveldt et Manuela Caiani, les mêmes auteurs montraient par ailleurs que les associations qui dépendent d’un financement public local entretiennent des contacts plus intenses avec les fonctionnaires municipaux qu’avec les élus, orientés vers la gestion plutôt que vers la délibération politique.

Ces recherches n’invalident pas le potentiel démocratique des associations : elles invitent à distinguer l’effet mécanique de la vitalité associative (que l’on peut mesurer par le nombre d’associations rapporté à la population, le nombre de créations d’associations, l’âge moyen des associations, le nombre d’adhérents ou de bénévoles) sur la vitalité démocratique (que l’on mesure le plus souvent au moyen du taux de participation aux élections, et dans une partie de la littérature sur la participation citoyenne, par le nombre et la diversité des personnes concernées par les dispositifs de développement de cette participation), du potentiel démocratique conditionnel de ce lien. Selon Mark E. Warren7, ce dernier est conditionné par les caractéristiques des associations elles-mêmes, mais aussi par ce qu’il appelle l’ « écologie associative » : les effets démocratiques des associations dépendent aussi des écosystèmes associatifs dans lesquels elles évoluent.

Les effets démocratiques des associations dépendent aussi des écosystèmes associatifs dans lesquels elles évoluent.

Les chercheurs Archon Fung et Erik O. Wright8, à travers leur modèle d’ « Empowered Participatory Governance » (Gouvernance participative habilitée ou renforcée, ndlr), précisent la nature de cette conditionnalité du côté des institutions : parmi celles-ci, seules celles qui transfèrent un pouvoir réel aux participants parviennent à mobiliser durablement la société civile. Galen Watts et Mervyn Horgan9 généralisent ce point en proposant la notion d’ « échafaudage non-civil » (non-civil scaffolding) : les institutions politiques locales peuvent fournir aux associations des impulsions civilisatrices, ou, à l’inverse, des impulsions inhibitrices qui entravent directement leurs capacités démocratiques.

De l’interpellation associative à la gouvernance institutionnelle

C’est ici que le propos de René Rizzardo, adjoint de Hubert Dubedout à la culture de la municipalité grenobloise, recueilli dans le numéro Esprit de 1978, prend un relief particulier. Rizzardo explique alors que les couches populaires se mobilisent autour d’une association lorsqu’elles perçoivent que celle-ci peut modifier leurs rapports aux organismes de pouvoir, et non lorsqu’il s’agit seulement de gérer des équipements ensemble. Il ajoute que la vie associative est « garant d’un obstacle à la bureaucratie de la vie locale », non au sens d’un contre-pouvoir, mais au sens d’un espace d’interlocuteurs avec lesquels le débat peut s’instaurer, à la condition impérative que les associations soient « suffisamment libres dans leurs initiatives pour que leurs problèmes soient étudiés, émergent, remontent ».

Cette approche rejoint précisément le constat de Fung et Wright sur le transfert de pouvoir, et celui de Watts et Horgan sur l’ « échafaudage » institutionnel. Mais elle pose une question que la littérature récente formule rarement aussi frontalement : ce que les institutions locales offrent aux associations (un cadre de dialogue, une reconnaissance, des canaux de sollicitation) n’est pas la même chose que ce qu’elles leur permettent (interpeller, faire remonter des problèmes, peser sur des décisions). Or c’est précisément cet écart entre offre et permission qu’illustre, plusieurs décennies plus tard, l’exemple des groupes d’action municipale (GAM) à Grenoble10.

Les GAM grenoblois, dans les années 1965-1983, constituent un cas limite où des associations et des collectifs citoyens ont aussi directement et centralement porté au pouvoir municipal une partie de leurs membres, brouillant la frontière entre interpellation associative et gouvernement local lui-même. Cette expérience a été néanmoins fragile : ce moment d’interpénétration entre société civile associative et pouvoir municipal n’a pas duré sous cette forme, et la question posée par la revue Esprit en 1978 – les associations peuvent-elles être autre chose que des interlocuteurs de l’administration locale dans un système démocratique ? – reste, cinquante ans après, largement ouverte, quand elle n’est pas battue en brèche par les atteintes aux libertés associatives11. Quelles institutions sont prêtes aujourd’hui à laisser se déployer une vie associative qui ne se contente pas de solliciter l’institution, mais qui prétend poser librement un problème public, participer à sa délibération, à ses arbitrages et au contrôle des décisions prises ?

Le cas de la commune de Grenoble

Une recherche en cours à Grenoble, conduite par l’auteur de cet article12, permet d’apporter quelques éléments empiriques à ce débat. La commune grenobloise présente aujourd’hui un profil singulier : une densité associative, une participation électorale dans le haut du classement, et surtout, une offre participative institutionnelle sans équivalent parmi les trente-cinq plus grandes villes-centres françaises hors Paris (budgets participatifs, conventions citoyennes thématiques, droit d’interpellation, chantiers ouverts au public, liste non limitative). Si l’héritage des GAM et l’intuition de l’adjoint René Rizzardo devaient produire des effets durables quelque part, ce serait dans une configuration de ce type.

Les premiers résultats de cette recherche, dont la méthodologie s’appuie sur celle développée par le collectif ALCoV (Analyses Localisées Comparatives du Vote13) suggèrent toutefois que la relation entre densité associative et participation électorale, à l’échelle infra-communale, ne résiste pas à l’introduction du niveau de diplôme comme variable de contrôle, ce qui invite à la prudence vis-à-vis de tout usage de la densité associative comme indicateur de vitalité démocratique. Par ailleurs, il ressort des réponses de près de 500 associations grenobloises à un questionnaire administré en 2025 que ces associations semblent concentrer leurs usages des outils de la démocratie locale sur des canaux de sollicitation plutôt que d’interpellation. Sans trancher la question, ce résultat donne une actualité à la distinction que René Rizzardo esquissait déjà en 1978 entre des associations « interlocutrices » et celles capables de faire « remonter » leurs problèmes de manière autonome.

Reformuler la question de 1978

Le numéro de la revue Esprit de 1978 posait la question de « la démocratie par l’association ? » surtout en termes de représentativité, de proximité avec le pouvoir central, et de degré de liberté laissé aux initiatives associatives. Des travaux récents portant directement sur cette question déplacent le regard vers les configurations institutionnelles dans lesquelles les associations sont prises, et vers l’écart entre l’offre de dialogue que ces configurations proposent et le pouvoir réel qu’elles transfèrent.

Mais l’épisode grenoblois des GAM, et les propos de Rizzardo qui en sont contemporains, montrent également qu’une vie associative dense et une offre institutionnelle généreuse ne suffisent pas, à elles seules, à garantir que les associations soient en position d’ « interpeller » plutôt que de « solliciter ». Cinquante ans plus tard, la question de savoir si la démocratie peut se faire par l’association peut être reformulée, pour se demander plutôt à quelles conditions institutionnelles elle le permet. Et pourquoi, même là où ces conditions semblent le plus réunies en France, l’effet escompté de la vitalité associative sur la vitalité démocratique tarde à se produire.

 

  • 1. Voir Robert D. Putnam, Making Democracy Work. Civic Traditions in Modern Italy, Princeton, Princeton University Press, 1993. Et R. D. Putnam, Bowling Alone. The Collapse and Revival of American Community, New York, Simon & Schuster, 2000.
  • 2. Voir Nonna Mayer, “Democracy in France: Do Associations Matter?”, dans Marc Hooghe et Dietlind Stolle, Generating Social Capital: Civil Society and Institutions in Comparative Perspective, Palgrave Macmillan, 2003, p. 43-66.
  • 3. Voir Jürgen Habermas, Droit et démocratie. Entre faits et normes, traduit par Rainer Rochlitz et Christian Bouchindhomme, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 1997 [1992].
  • 4. Voir Jeffrey C. Alexander, The Civil Sphere, Oxford, Oxford University Press, 2006.
  • 5. Voir Pierre Rosanvallon, Le Modèle Politique Français. La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 2004.
  • 6. Voir William Maloney et Sigrid Roßteutscher, Social Capital and Associations in European Democracies: A Comparative Analysis, Londres, Routledge, 2007.
  • 7. Voir Mark E. Warren, Democracy and Association, Princeton, Princeton University Press, 2001.
  • 8. Voir Archon Fung et Erik Wright, Deepening democracy: Institutional innovations in empowered participatory governance, New York et Londres, Verso, 2003. L’ « Empowered Participatory Governance » désigne un modèle de démocratie participative et délibérative où des citoyens reçoivent un pouvoir décisionnel direct sur l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques, ndlr.
  • 9. Voir Galen Watts et Mervyn Horgan, “Civil Society IV: Democratic Solidarity and the Non-Civil Scaffolding of the Civil Sphere”, Filozofija i društvo/Philosophy and Society, vol. 36, no 1, 2025, p. 11-40.
  • 10. Sur la notion de démocratie d’interpellation, articulant contre-pouvoir citoyen et autonomie associative par opposition aux logiques de sollicitation institutionnelle, voir Antoine Gonthier et al., « Démocratie d’interpellation : les contre-pouvoirs au service de la République », Mouvements, no 121, 2025, p. 5-11. Sur la « participation non invitée », voir Hélène Balazard et Antoine Gonthier, « Démocratie d’interpellation » dans G. Petit et al., Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la Participation, DicoPart, 2e éd., GIS Démocratie et Participation, 2022.
  • 11. Voir Antonio Delfini et Julien Talpin, L’État contre les associations. Anatomie d’un tournant autoritaire, Paris, Textuel, coll. « Petite Encyclopédie critique », 2025.
  • 12. Cette recherche mobilise le cas grenoblois comme un « cas crucial » : première ville en diversité de l’offre participative institutionnelle parmi les 35 villes-centres de plus de 100 000 habitants de France métropolitaine, elle croise une enquête quantitative auprès des associations grenobloises avec des données électorales géolocalisées par bureau de vote.
  • 13. Voir le Collectif ALCoV, Les contextes du vote, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2025.