Soldats observant le jeu de soleil. Crédits: Domaine public
Soldats observant le jeu de soleil. Crédits: Domaine public

La sécurité au-delà de la puissance

À mesure que le réarmement s’impose comme l’horizon de la sécurité européenne, une évidence mérite d'être interrogée. À rebours de certaines conceptions des relations internationales, les sciences humaines et sociales montrent que les politiques de puissance ne produisent pas seulement de la sécurité : elles peuvent aussi alimenter des dynamiques d’(in)sécurisation. C'est ce paradoxe qui invite à repenser la puissance à l’aune de ses effets réels.


Depuis l’intensification de la guerre d’agression russe en Ukraine et le délitement de l’Alliance atlantique, une idée s’impose avec une force nouvelle dans le débat européen : l’Union devrait accroître considérablement la puissance militaire de ses États membres. Longtemps périphérique, cette exigence de réarmement tend aujourd’hui à redéfinir les termes mêmes de la sécurité en Europe.

Cette analyse s’inscrit dans un mouvement plus large de contributions d’experts qui tendent à légitimer le retour en force des logiques de réarmement en Europe, en mobilisant des arguments en apparence raisonnables. Ainsi, dans un texte publié dans Le Grand Continent et intitulé « Penser la puissance, un défi intellectuel de notre temps : les sciences sociales et l’impensé de l’international », Luis Vassy, directeur de Sciences Po et diplomate de carrière, soutient que la sphère internationale se distingue fondamentalement de la sphère domestique par l’absence d’une force de police centrale. Cette caractéristique obligerait les acteurs, au premier rang desquels les États, à assumer eux-mêmes la sécurité de leurs populations en développant des politiques de puissance. Aussi, les sciences humaines et sociales (SHS) seraient mal équipées pour penser cette nécessité, ayant pour mission première de comprendre des sociétés où les États monopolisent la violence légitime. Ce point aveugle serait particulièrement saillant en Europe, où l’expérience de paix prolongée depuis 1945 aurait contribué à installer une forme de « déni de guerre » et, partant, de la puissance.

Parce qu’il condense une manière de penser qui s’impose progressivement, le texte de Luis Vassy nous sert ici de révélateur plutôt que d’objet en permettant de formuler une question plus générale : celle des conditions de production d’une recherche en relations internationales socialement utile. À partir de nos travaux respectifs en diplomatie scientifique et sur la Chine globale (pour Stéphanie Balme) et en socio-histoire des relations internationales (pour Mathias Delori), nous défendons la thèse selon laquelle les sciences humaines et sociales sont, au contraire, pleinement armées pour penser ces enjeux et qu’elles le font d’une manière – pluraliste, réflexive, décentrée, empiriquement ancrée – qui constitue la condition sine qua non de la production d’une réflexion stratégique à la hauteur des défis contemporains. Les attaques dont elles font l’objet tiennent en grande partie à la faible reconnaissance des transformations profondes qu’elles ont connues au cours des dernières décennies. Il est d’autant plus important d’entendre la voix des SHS que certaines conceptions progressivement centrales de l’international et de la puissance n’ont pas seulement montré leurs limites ; elles ont souvent contribué à produire les dynamiques d’insécurité qu’elles prétendaient conjurer. Nous déployons cet argument en passant en revue les différentes manières scientifiques de penser la puissance, en commençant par celle dont semblent vouloir s’inspirer, implicitement ou explicitement, les apologètes de l’Europe puissance militaire : le réalisme.

Penser la puissance de manière réaliste

Il est vrai que la plupart des théoriciens des relations internationales pourraient souscrire, comme nous, à l’argument formulé par Luis Vassy : « Vivre en 2026 en tant que citoyen français, ukrainien, israélien, palestinien ou chinois, c’est faire l’expérience concrète d’une agentivité située, largement dépendante de l’état de puissance ou d’impuissance du pays auquel on appartient.  » Hans Morgenthau n’avait-il pas constaté, dès 1948, qu’une « situation typique qui favorise les politiques impérialistes est l’existence d’États faibles ou d’espaces politiquement vides, lesquels constituent des proies attractives et faciles pour un État fort » ? Ce père fondateur de la théorie réaliste « classique » des relations internationales ajoutait que « c’est la situation dont a émergé l’impérialisme colonial » et que « c’est aussi ce qui a permis la transformation de la fédération des treize États américains en puissance continentale1  ».

La plupart des théoriciens réalistes font toutefois preuve de réflexivité quant aux problèmes soulevés par les politiques de puissance, y compris les mieux intentionnées. Le premier tient au fait qu’un ensemble de politiques de puissance supposées défensives peut, lorsqu’elles se cumulent, accroître l’insécurité à l’échelle du système et, par ricochet, celle de chacune de ses composantes. John H. Herz a donné le nom de « dilemme de sécurité » à ce paradoxe qui est un produit de la symétrie des raisonnements stratégiques2. A décide d’augmenter ses capacités militaires car il ne connaît pas les intentions de B et préfère envisager le pire. B ne connaît pas les intentions de A et en déduit qu’il est raisonnable, compte tenu de cette incertitude, d’augmenter sa propre puissance militaire. S’ensuit un engrenage sans que ni A ni B n’aient eu de véritable intention offensive. Il suffit alors d’un malentendu ou d’une malencontreuse doctrine de la guerre préventive pour accoucher d’une guerre que tous les belligérants vont percevoir comme défensive.

Ce modèle éclaire de manière particulièrement efficace la dynamique conduisant à de nombreuses guerres ou confrontations dont les belligérants finissent, des décennies plus tard, par reconnaître rétrospectivement le caractère irrationnel. On pense nécessairement à la Première Guerre mondiale ou à la course aux armements nucléaires à l’époque de la guerre froide. Des recherches récentes ont mis en évidence que cette dernière n’a pas seulement placé l’humanité au bord de l’abîme à plusieurs reprises, mais a également produit, du fait des milliers d’essais nucléaires, une attaque caractérisée contre les populations des États dotés et contre le vivant3.

Les théoriciens réalistes des relations internationales débattent aujourd’hui de la pertinence de ce modèle pour comprendre la guerre russe en Ukraine, mais ils s’accordent sur un point : à l’âge des nationalismes, les défenseurs finissent (presque) toujours par l’emporter contre les agresseurs et les puissances occupantes, y compris face à des armées dotées de capacités plus importantes. Ce phénomène explique les victoires des guérillas contre les puissances coloniales européennes jusqu’aux indépendances. Il éclaire aussi les innombrables défaites de l’armée états-unienne (soit l’organisation militaire la plus puissante de l’histoire) au Viêt-Nam, au Laos, en Afghanistan, en Irak et tout récemment en Iran. Ce mécanisme explique pourquoi la Russie n’est pas parvenue, en plus d’une décennie (ou quatre ans selon les périodisations), à atteindre l’objectif le plus limité que son président avait assigné à ce qu’il qualifie d’ « opération spéciale » : contrôler rapidement, au-delà de la Crimée, les quatre oblasts qu’elle a officiellement annexés.

Cela a une implication importante dans le débat sur la menace russe et sur la réflexion stratégique quant à la juste politique de puissance. Même en faisant l’hypothèse que la Russie poursuive un objectif impérialiste de grande ampleur, les pays membres de l’Union européenne n’auraient pas nécessairement besoin d’augmenter leurs dépenses militaires pour contenir l’agresseur. Ils bénéficient en effet de l’avantage structurel de la défense. Qui plus est, le budget militaire cumulé des pays de l’UE est aujourd’hui largement supérieur à celui de la Russie. Si les capacités militaires européennes apparaissent en deçà de leurs moyens, c’est avant tout en raison de la faible intégration des forces armées nationales à une échelle européenne. L’ensemble de ces dynamiques renvoie autant à l’analyse interne des sociétés qu’aux impasses de la gouvernance européenne, et dépasse la seule focalisation sur la puissance. 

La puissance normative

Depuis la fin de la guerre froide, les relations internationales ont connu un important mouvement de renouvellement théorique marqué par une ouverture croissante aux apports des différentes sciences humaines et sociales. Cette évolution a favorisé de nouvelles théorisations de la puissance, à commencer par celles d’inspiration libérale, qui soulignent le rôle des acteurs non-étatiques, des normes et organisations internationales et de la coopération.

Cette tradition libérale a notamment pris pour objet la construction européenne et montré que les considérations impérialistes des origines4 ont progressivement été mises en tension, puis en partie reconfigurées, par la dynamique institutionnelle propre à la construction communautaire. Cette dernière a favorisé l’émergence d’un espace de coopération inédit entre les États européens, au point que Guillaume Devin peut affirmer que « la construction européenne illustre la réussite exceptionnelle de ce processus politique et institutionnel qui parvient, dans un cadre régional, à fabriquer de la paix et de la stabilité démocratique entre ses membres5 ». Contrairement à une idée reçue, cela n’a pas empêché les guerres sur le continent européen, mais ce succès partiel de la construction européenne a ouvert la voie à une réflexion sur le sens même de la puissance. Ainsi, des politistes comme Ian Manners et des philosophes comme Céline Spector montrent comment l’Union européenne a intérêt à se définir davantage comme une puissance juridique et normative, fondée sur l’interdépendance, le droit et la limitation volontaire de la souveraineté plutôt que comme une puissance strictement militaire6.

Cette constellation de travaux a montré que les normes internationales n’empêchent pas les conflits, mais elles en structurent à la fois la probabilité et les conditions de légitimation. Elles contribuent d’abord à rendre relativement rare le recours à la guerre d’agression ouverte, y compris lorsqu’elle peut apparaître stratégiquement avantageuse. Cette retenue tient moins à des contraintes matérielles qu’à l’inscription des États dans des environnements normatifs où des principes tels que l’interdiction du recours à la force sont largement intériorisés.

Mais ces mêmes normes, loin de disparaître lorsque la guerre survient, reconfigurent les pratiques discursives. Les États tendent ainsi à inscrire leurs actions dans des registres de justification morale qui visent à réaffirmer leur conformité à un ordre juridique dont ils participent pourtant à l’érosion ou à la réinterprétation. L’invasion de l’Ukraine par la Russie, et les registres de justification mobilisés par Moscou, prennent ainsi un relief particulier si l’on se souvient que, lors des interventions au Kosovo (1999), en Libye (2011) ou en Syrie (2014-2015), trois membres permanents du Conseil de sécurité (les États-Unis, le Royaume-Uni et la France) ont eux-aussi articulé leurs actions autour d’une rhétorique de la légitimité morale voire humanitaire, en contradiction (Kosovo et Syrie) ou en tension (Libye) avec la Charte des Nations-Unies7.

Au final, loin de former un simple décor juridique des rapports de force, les normes internationales constituent un matériau central des relations internationales : elles en limitent les possibles autant qu’elles en structurent les justifications. C’est dans cet entrelacement du droit, de la puissance et des discours que se joue une part décisive de l’ordre international. Dans cette perspective, en se pensant comme une puissance juridique et normative, l’Union européenne contribuerait à en réactiver une norme centrale, inscrite dans la Charte des Nations-Unies, à savoir l’interdiction du recours à la force en dehors de la légitime défense ou d’une autorisation du Conseil de sécurité.

Sécurité et (in)sécurisation : l’importance d’un regard décentré

Les sciences humaines et sociales décentrent le regard sur la relation entre puissance et sécurité. On découvre alors que ce qui apparaît à certains comme des politiques de puissance génératrices de sécurité sont, en réalité, des politiques d’ « (in)sécurisation » au sens de Didier Bigo et Anastasia Tsoukala, c’est-à-dire des politiques qui produisent de la sécurité (ou un sentiment de sécurité) pour certaines populations et de l’insécurité (ou un sentiment d’insécurité) pour d’autres8. Or la frontière entre ces deux populations n’est pas aléatoire.

Ce qui apparaît à certains comme des politiques de puissance génératrices de sécurité sont, en réalité, des politiques d’ « (in-)sécurisation ».

Elle se superpose souvent à celles qui structurent les rapports sociaux – entre hommes et femmes, classes aisées et classes populaires, ou encore Nord et Sud globaux. Les travaux de Katharine Moon sur la prostitution autour des bases américaines en Corée du Sud constituent, à cet égard, un exemple paradigmatique. Ils montrent comment des milliers de femmes sud-coréennes issues de milieux ruraux et populaires ont été prises dans des dispositifs de dépendance et de vulnérabilité extrême, liés à la projection de la puissance américaine, tant par les institutions militaires des États-Unis que par certains de leurs personnels stationnés sur place9. Alors que l’expertise sur les relations internationales a longtemps été dominée par des hommes Européens et des Nord-américains, on assiste depuis quelques décennies à une diversification de la base sociologique de cette expertise qui s’est accompagnée de nouveaux éclairages. Comme le remarque Béatrice Chateauvert-Gagnon, les théories féministes de la sécurité ont interrogé « les divisions binaires et dichotomiques entre la guerre et la paix, l’international et le national, le privé et le public, la guerre et l’après-guerre, les combattants et les non-combattants, etc. ».

Dans une autre perspective, des productions intellectuelles chinoises, indiennes, brésiliennes, japonaises ou africaines sont devenues aujourd’hui incontournables dans la très « anglo-américaine » discipline des relations internationales. Le Sud global ne constitue donc pas seulement un objet d’étude produit depuis le Nord, et généralement marginalisé au gré des contraintes des financements de recherche, mais contribue à la diversification des épistémologies des relations internationales, à travers la formulation de cadres analytiques alternatifs, certes avec des succès variés, tels que les conceptions chinoises de la puissance relationnelle, les approches indiennes du non-alignement revisité, « les mots du nouveau monde », les théories africaines de la dépendance, ou encore les lectures japonaises de la régionalisation en Asie de l’Est10.

Ce décentrement du regard permet ainsi de prendre ses distances par rapport à la thèse selon laquelle la « longue paix » dont les Européens feraient l’expérience depuis 1945 aurait produit, chez beaucoup d’entre eux, un « déni de guerre ». Cette formule possède une force rhétorique certaine. Elle apparaît néanmoins discutable sur le plan historique. Elle tend d’abord à effacer les conflits qui ont marqué le continent européen lui-même, notamment les guerres de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990. Elle conduit surtout à confondre l’expérience des sociétés européennes avec l’histoire effective des États. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs puissances européennes ont été engagées de manière presque continue dans des guerres.

L’exemple français est édifiant : guerre à Madagascar (1947-1948), première guerre d’Indochine (1946-1954) et guerre d’Algérie (1954-1962) dans le cadre des guerres de décolonisation ; intervention lors de la crise de Suez (1956) ; nombreuses interventions en Afrique après les indépendances, notamment au Tchad (1969-1972, 1978-1980, 1983-1984), ainsi qu’au Liban (1982-1984) ; participation à la guerre du Golfe (1990-1991) ; opérations dans les Balkans, en Bosnie-Herzégovine (1992-1995) puis au Kosovo (1999) ; participation à la guerre d’Afghanistan (2001-2014) ; intervention en Libye (2011) ; puis opérations contre les groupes djihadistes au Sahel (2013-2022), en Irak (depuis 2014) et en Syrie (depuis 2015). Ce qui caractérise l’Europe depuis 1945 n’est donc pas tant l’absence de guerre qu’une dissociation entre l’espace de paix progressivement construit sur la majeure partie du territoire européen et la poursuite d’engagements militaires extérieurs par plusieurs États du continent. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a rappelé brutalement aux Européens que la guerre n’avait jamais cessé dans leur histoire, y compris contemporaine : elle s’était simplement déplacée à la périphérie ou au-delà de leurs frontières.

Parler d’un « déni de guerre » européen sans prendre en compte cette continuité des expériences guerrières risque ainsi de produire une lecture excessivement simplifiée de la trajectoire de l’Union européenne depuis 1945. Outre le fait que certains pays européens sont très enclins à faire la guerre, ils participent très largement à la militarisation du monde. Si le marché de l’armement est largement dominé par des entreprises états-uniennes (50 % des revenus mondiaux), l’Union européenne arrive en deuxième position et devance la Chine (18, 9 % contre 16 %) et très largement la Russie (4 %)11. Même si les pays de l’Union européenne ne se lancent pas dans des guerres d’agression, le marché européen de l’armement constitue un facteur d’(in-)sécurisation de deux façons : par les exportations d’armes, d’une part, et par la production de dilemmes de sécurité, d’autre part.

La repentance, facteur d’affaiblissement de la puissance ?

Dans le prolongement d’une analyse du « déni de guerre », un autre argument avance que l’Europe occuperait une position singulière dans l’ordre international contemporain, en tant que seule puissance « réellement envoyée au tribunal de l’histoire, au moment même où elle est la seule à tourner le dos à cette histoire », pour reprendre les propos de Luis Vassy. Elle serait ainsi sommée de juger et d’expier son passé impérial et colonial, tout en intériorisant elle-même cette exigence morale.

Une telle logique produirait une forme d’autocontrainte politique et stratégique, dans la mesure où l’Europe chercherait à compenser ou réparer les fautes de sa puissance passée précisément au moment où son influence globale décline. Cette tension entre déclin relatif et auto-exigence normative serait propre à l’Union européenne, à la différence d’autres puissances qui ne seraient pas soumises au même degré d’auto-interrogation historique et pourraient, dès lors, déployer une continuité stratégique plus directe.

Cet argument nous semble reposer sur plusieurs présupposés discutables. D’abord, le lien entre repentance et retenue en matière de politique de puissance n’est pas établi. Daniel Marwecki a par exemple montré que l’attitude repentante de la République fédérale d’Allemagne par rapport à la Shoah a alimenté la coopération militaire avec Israël et, par ricochet, une militarisation croisée12. À cet égard, Susan Neiman a pu considérer l’Allemagne des années 2000 et 2010 comme un exemple de pays ayant su tirer les enseignements de son passé criminel en développant une politique étrangère de la retenue qu’elle estime, pour sa part, salutaire. Cette autrice a cependant révisé cette lecture à la lumière du soutien apporté par l’Allemagne à Israël dans le contexte de la guerre à Gaza13.

De surcroît, l’opposition entre une Europe spécifiquement réflexive et d’autres blocs régionaux supposément exempts de mise en cause historique apparaît empiriquement fragile. Le cas sud-africain constitue un exemple paradigmatique de transition politique par la mémoire, à travers la Commission Vérité et Réconciliation, qui a privilégié une logique de reconnaissance étatique des crimes de l’apartheid, contribuant ainsi à l’intégration de ce passé dans les cadres de la citoyenneté post-1994. Le Rwanda offre un autre exemple non occidental de politisation institutionnelle de la mémoire, où les juridictions gacaca ont articulé dispositifs de justice communautaire et objectifs de reconstruction de la cohésion nationale. Également, depuis les années 1990, les transitions démocratiques en Amérique latine ont vu la multiplication des commissions de vérité et politiques mémorielles. La mise en récit critique du passé n’est ni spécifiquement occidentale ni européenne et, surtout, elle est loin d’être homogène dans ses effets.

Enfin, l’idée selon laquelle cette dynamique irait de pair avec une moindre autonomie stratégique repose sur une hypothèse non démontrée : celle d’un lien mécanique entre repentance et affaiblissement de la puissance. Au contraire, la mise en récit critique du passé peut fonctionner comme une ressource politique à part entière, en contribuant à la production de légitimité morale et normative en interne, mais également à l’activation de formes de soft power et de réelles capacités d’influence à l’échelle internationale. Le Canada, par exemple, intègre désormais la reconnaissance des violences coloniales et des pensionnats autochtones comme un élément de sa diplomatie des droits humains. De même, Taiwan mobilise les héritages autoritaires de la loi martiale et des violences de la période dite de la « Terreur blanche » dans la construction d’un récit démocratique distinctif, destiné à renforcer sa légitimité internationale face à la Chine populaire.

Pourquoi préserver l’indépendance des agendas de recherche ?

La remise en cause des sciences humaines et sociales s’inscrit de manière croissante dans des registres explicitement idéologiques et politiques. Les attaques portées par le mouvement MAGA aux États-Unis ou par la présidence de Jair Bolsonaro au Brésil à partir de 2019 en offrent une illustration emblématique : elles y sont accusées de favoriser l’endoctrinement politique et de détourner des ressources publiques au détriment de disciplines jugées plus « productives », telles que les sciences de l’ingénieur ou la médecine. Dans une vieille démocratie comme le Japon, sous le gouvernement de Shinzō Abe à partir de 2015, la critique porte à la fois sur leur orientation idéologique supposée et sur leur faible utilité, en raison de leur inadéquation présumée aux priorités de l’innovation et de la compétitivité économique.

Au-delà de ces différences de contexte, ces critiques convergent vers une même ambition de transformation. Elles visent à réorienter les agendas de recherche et les contenus d’enseignement vers des objets jugés plus immédiatement pertinents au regard des enjeux de puissance, notamment militaire, à adapter les formations aux impératifs stratégiques des États selon une logique techno-nationaliste et, plus largement, à redéfinir les missions de l’université. L’autonomie de cette dernière tend ainsi à se reconfigurer au profit d’objectifs d’utilité immédiate, tels qu’ils sont définis par les régimes contemporains de financement et d’évaluation de la recherche

Au fond, la question n’est pas de savoir si l’université et la recherche doivent accorder davantage de place aux enjeux de puissance, mais de déterminer si cette préoccupation (lorsqu’elle n’est pas définie de façon étroite) doit devenir le principe organisateur de l’ensemble du champ académique. C’est sur ce point que se situe le désaccord.

Il s’agit de préserver, dans la recherche et les salles de cours, les conditions d’un pluralisme intellectuel permettant d’appréhender simultanément les différentes formes de puissance qui structurent le monde contemporain, et qui constituent sans doute la meilleure contribution possible à la réflexion des cabinets ministériels et des états-majors. Des relations internationales capables de penser la guerre sans renoncer aux études de paix, la souveraineté militaire sans abandonner le droit, et la puissance technologique sans négliger les interdépendances qui la structurent, seraient sans doute mieux armées pour comprendre le xxiᵉ siècle qu’une organisation académique réordonnée autour d’une grille de lecture unique, définie d’en haut au nom des seules exigences d’une action publique immédiate. Ce constat prolonge une conviction formulée par Pierre Hassner dès 1995 dans La Violence et la Paix, selon laquelle « pour comprendre la relation entre guerre et politique, il faut élargir à la fois notre conception de l’une et de l’autre ».

Ceci met en évidence une tension souvent sous-estimée entre recherche et expertise, ainsi qu’entre savoir et décision, que l’on tend à confondre malgré leur nécessaire articulation. L’université peut en effet remplir au-delà de sa mission de formation, une fonction d’expertise et contribuer, en aval de la recherche, à éclairer la décision publique. En démocratie, elle assume toutefois une fonction critique, qui suppose de préserver l’autonomie de la recherche fondamentale, indépendante des priorités politico-stratégiques du moment. Surtout, l’histoire montre que les innovations de rupture émergent rarement d’une adéquation stricte entre les agendas, qu’ils soient gouvernementaux ou privés, et les orientations des chercheurs. Faire de l’utilité stratégique le principe organisateur des savoirs revient ainsi à fragiliser les conditions mêmes de la fécondité scientifique. La leçon à en tirer est donc moins une rupture avec les sciences sociales qu’un approfondissement de leurs acquis interdisciplinaires et un soutien accru. Il ne s’agit pas de postuler une quelconque perfection des sciences sociales, mais de rappeler que leur capacité d’autocritique et de renouvellement dépend des conditions institutionnelles et matérielles qui leur sont offertes.

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Le réarmement et la militarisation sont de plus en plus présentés comme des réponses évidentes aux transformations de l’ordre européen et international. Pourtant, cette présomption mérite d’être interrogée. Elle repose sur une conception de la puissance qui ne constitue qu’une manière parmi d’autres de penser la sécurité, sans en épuiser la diversité ni les présupposés. Réduire les relations internationales à la seule analyse de la puissance revient dès lors à négliger d’autres registres normatifs qui structurent l’ordre mondial. Par ailleurs, les relations internationales critiques ont montré que la puissance militaire ne se traduit pas mécaniquement en sécurité.

Dans ce cadre, les sciences humaines et sociales apparaissent moins comme des disciplines périphériques que comme des outils centraux de l’analyse stratégique. Par leur capacité réflexive, elles permettent de penser les effets non intentionnels des politiques de puissance et d’en complexifier les cadres d’interprétation. Le débat sur le réarmement ne peut ainsi se réduire à une alternative entre plus ou moins de puissance militaire : il engage des architectures institutionnelles complexes et une économie politique de la défense faite de dépendances, d’inerties et de choix collectifs.

Penser la puissance ne revient donc ni à opposer guerre et paix, ni à arbitrer entre réalisme et idéalisme, mais à maintenir ouverte la pluralité des cadres d’analyse permettant d’en saisir les dimensions militaires, institutionnelles, économiques et sociales. C’est à cette condition que la réflexion stratégique peut éviter de se transformer en réponse réflexe à la menace et conserver sa portée critique, condition même de son utilité sociale.

 

  • 1. Hans Joachim Morgenthau et Kenneth Winfred, Politics Among Nations: the Struggle for Power and Peace, New York, Knopf, 1985.
  • 2. John Herz, “Idealist Internationalism and the Security Dilemma”, World Politics, 1950, vol. 2, n° 2, p. 157-180.
  • 3. Benoît Pélopidas, Repenser les choix nucléaires. La séduction de l’impossible, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2021.
  • 4. Peo Hansen et Stefan Jonsson, Eurafrique. Aux origines coloniales de l’Union Européenne, Paris, La Découverte, 2022.
  • 5. Guillaume Devin, « Ces institutions qui font la paix qui fait les institutions », dans Guillaume Devin (sous la dir. de), Faire la paix, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 26.
  • 6. Ian Manners, “Normative Power Europe: A Contradiction in Terms?”, Journal of Common Market Studies, vol. 40, n° 2, 2002, p. 235‑258 ; Céline Spector, Puissance de l’Europe, Paris, Seuil, 2023.
  • 7. Olivier Corten, Le droit contre la guerre. L’interdiction du recours à la force en droit international contemporain, Paris, Éditions A. Pedone, 2020.
  • 8. Didier Bigo et Anastassia Tsoukala, “Understanding (in)security”, dans Didier Bigo and Anastassia Tsoukala (sous la dir. de), Terror, Insecurity and Liberty. Illiberal Practices of Liberal Regimes after 9/11, Londres, Routledge, 2008.
  • 9. Kathy Moon, Sex among allies: Military prostitution in US-Korea relations, New York, Columbia University Press, 1997.
  • 10. Bertrand Badie, Delphine Allès, Stéphane Paquin, Les mots du nouveau monde, Paris, CNRS Éditions, 2026 ; Delphine Allès et al. (sous la dir. de), Paix et sécurité. Une anthologie décentrée, Paris, CNRS Éditions, 2023; Daniel Deudney et al., Debating Worlds: Contested Narratives of Global Modernity and World Order, Oxford, Oxford University Press, 2023.
  • 11. Christophe Wasinski, Les armes. Marchandisation et fabrique d’un monde dangereux, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2026.
  • 12. Daniel Marwecki, Germany and Israel: Whitewashing and Statebuilding, Londres, Hurst, 2020.
  • 13. Susan Neiman, Learning from the Germans: Race and the Memory of Evil, Londres, Penguin, 2020.