Photo de Igor Omilaev sur Unsplash
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Trump, l’Europe et la Chine

La mort sans fin de la fin de l’histoire

La réélection de Trump vient clore un cycle historique de civilisation des mœurs et de modernité, ouvrant une ère de désinhibition. C’est la Chine qui en sort victorieuse, devenue référence mondiale d’une gouvernementalité sans démocratie.


« La vie […] est un récit / Conté par un idiot, plein de bruit et de fureur,  / Et qui ne signifie rien1. » Ce que Macbeth disait de la vie semble pouvoir s’appliquer aussi à l’histoire, comme le notait Hegel : « Quand nous voyons le mal, le vice, la ruine qui se sont abattus sur les royaumes les plus florissants que l’esprit humain ait jamais créés ; nous ne pouvons guère éviter d’être remplis de tristesse devant cette souillure universelle de corruption2. » Donner un sens à l’histoire est une tâche de survie pour l’esprit confronté aux absurdités du monde. Selon Hegel toujours, l’histoire a pourtant bien un but : « L’histoire du monde n’est rien d’autre que le progrès de la conscience de la liberté3. » Cette réponse à la question de la marche de l’histoire fut la nôtre pour des siècles. D’une manière ou d’une autre, nous croyions que la liberté en tant qu’idéal devait guider l’histoire et que sa réalisation, quoique progressive, était inéluctable.

Cependant, les développements historiques les plus récents nous ont rendus plus « prudents » : « Le score global de l’indice de démocratie mondial est passé de 5, 52 en 2006 à un niveau historiquement bas de 5, 17 en 2024, année où 130 pays sur les 167 couverts par l’indice ont enregistré une baisse de leur score ou n’ont enregistré aucune amélioration4. » À l’heure où le techno-autoritarisme n’est plus seulement le présent du « despotisme oriental », mais l’avenir libertarien du « libéralisme occidental », où les États-Unis non seulement s’alignent avec la Russie sur le dos de l’Ukraine agonisante, mais imitent également la Chine dans leur répression des libertés médiatiques, académiques et juridiques, pouvons-nous encore donner un sens à la Terre dans la perspective de l’histoire de l’Europe ? Pouvons-nous encore donner un sens à l’Europe dans la perspective de la géopolitique de la Terre ?

La Grande Désinhibition

L’histoire semble toujours vouloir dénier aux hommes la satisfaction d’y avoir décelé un sens et une fin. Ainsi, l’idée d’une fin de l’histoire proposée par Fukuyama5 a connu le sort peu enviable d’être contredite avant même d’avoir été énoncée. L’idée que le libéralisme représentait la fin de l’histoire actée par la chute du mur de Berlin était contredite par la répression de Tian’anmen en Chine. L’ironie est que le 4 juin 1989 marque un tournant fondamental dans ce processus de décomposition du libéralisme, dont Fukuyama pensait que le 9 novembre 1989 marquait l’accomplissement définitif.

C’est dans ce cadre qu’il faut lire la série d’événements ayant conduit à la réélection de Trump en 2024 et à la déstabilisation de « l’Occident » par ce qui fut son représentant le plus éminent au xxe siècle, à savoir les États-Unis d’Amérique. Plus largement, ce qui se joue en ce moment, avec Trump, Vance et Musk, c’est bien plus qu’un épisode de la vie politique américaine, c’est la clôture d’un cycle historique ouvert au xviie siècle par l’émergence de la « modernité » en Europe.

L’élection de Trump entre dans le cadre historique de ce que Nietzsche appelait le « nihilisme », défini par l’émergence du ressentiment comme ultime passion collective. En contestant les résultats des élections de 2020, Trump a fait du vote de 2024 une revanche (contre les Démocrates, les institutions, les juges, etc.) que son second mandat entend mener à bien. On s’est demandé naïvement pourquoi tant de gens ont voté pour Trump, alors qu’il met en scène un personnage égotiste, raciste, misogyne, etc. Cela montre qu’on n’a pas vraiment compris : ce que les gens ont aimé en Trump, c’est justement qu’il n’était en rien un modèle. Trump a pu séduire parce qu’il incarne jusqu’à la lie la déification du succès constitutif de l’American Dream : qu’importe que vous soyez accusé de viol, d’escroquerie, de trahison, tout sera légitimé par la victoire. Que le monde entier déteste Trump, loin d’être un problème, est une source de réconfort pour tous ceux qui se sentent méprisés et qui, vivant dans l’idée du « moi contre le reste du monde », sont dans l’illusion qu’ils seront épargnés par la vindicte trumpienne.

Ce qui s’achève là, c’est cette idée antique (autant platonicienne que confucéenne) selon laquelle pour pouvoir gouverner les autres, il faut savoir se gouverner soi-même. Ainsi se clôt cette histoire commencée à la Renaissance de ce que Norbert Elias appelait « la civilisation des mœurs6 » ; ainsi s’ouvre l’ère de la Grande Désinhibition. Si Freud attribuait le « malaise dans la culture » à l’hégémonie du surmoi7, on assiste aujourd’hui à son effondrement, conduisant au transfert des névroses sociales du déni de soi vers les psychoses narcissiques du déni de l’autre.

Quel que soit leur résultat, les élections de mi-mandat à venir ne pourront pas effacer la trace historique du gouvernement Trump et Vance, qui aura accéléré le processus mondial de « déconsolidation » des démocraties libérales. Pendant soixante ans, à la suite de la défaite du fascisme et de la fin de l’Union soviétique, les chercheurs ont analysé les facteurs de « consolidation démocratique » dans les pays de la « périphérie », prenant la démocratie comme but nécessaire des formations politiques.

Mais quand la désinformation prime, la démocratie, fondant le droit de choisir sur le devoir de penser, entre en crise. Si le premier mandat Trump avait défini la « vérité alternative » comme théorie, son second mandat en est la mise en pratique. Le triple affront social (contre les minorités), géopolitique (contre les alliés) et économique (contre la mondialisation) en est la manifestation. Prendre le déni de la finitude (la mort individuelle, les limites planétaires, les lois scientifiques) pour une marque de liberté est suicidaire. Montaigne disait, à propos de la mort, « le remède du vulgaire, c’est de n’y penser pas8 ». Mais ce n’est pas qu’à la mort individuelle que le « commun » refuse de penser, c’est aussi à la mort d’un sens humain de la Terre. Plus les signes de la finitude de notre civilisation s’accumulent, plus se renforce cette pensée magique qui prétend résoudre nos problèmes en leur déniant toute réalité. Encore s’agit-il moins d’un « refus de penser » propre à l’opinion que de l’organisation (dans les liens tissés entre pouvoir politique et technique) d’un milieu médiatique dans lequel la question elle-même disparaît.

Trump n’est qu’un épiphénomène rendu possible par cela même que sa gouvernance est en train d’exacerber : une « désinhibition épistémologique » conduisant à nier tout fait s’opposant à notre représentation partielle et partiale du monde. Une telle désinhibition épistémologique contribue en outre à renforcer la « désinhibition géopolitique » consistant à défier de façon ouverte et assumée les normes juridiques internationales : comme le fait la Russie en envahissant l’Ukraine au mépris du droit souverain ; comme le fait la Chine en harcelant les pays riverains au mépris du droit de la mer ; comme le font les États-Unis en réclamant le Groenland pour leur « sécurité intérieure ». En percevant le monde non plus comme divisé entre ennemis et alliés mais entre rivaux (avec qui on doit parler) et vassaux (qu’il est inutile de consulter), les États-Unis renversent l’ordre mondial issu de l’après-1945 et, dans la fantaisie d’un ordre mondial construit à leurs dépens, scient la branche (monétaire et culturelle) sur laquelle ils étaient assis. Anne Applebaum décrit l’érosion sans précédent du soft power américain, héritage de la victoire contre le nazisme9. C’est l’image de l’Amérique libre, prenant le parti des faibles contre les forts, des dominés contre les despotes, qui s’effondre.

Géopolitique du ressentiment

Les partisans de la méthode Trump veulent croire qu’il y a une fin plus haute derrière la brutalité des moyens : au niveau interne, maîtriser un déficit abyssal ; au niveau externe, se concentrer sur la lutte avec la Chine en laissant l’Europe (se défendre seule face) à la Russie. Pour ce qui est du premier point, le Bureau du budget du Congrès américain (Congressional Budget Office), une agence fédérale, a estimé en 2018 que la loi fiscale de Trump de 2017 coûterait 1, 9 billion de dollars sur dix ans. Des estimations récentes montrent que les réductions temporaires de l’impôt sur le revenu des particuliers et sur les successions coûteraient environ 400 milliards de dollars supplémentaires par an à partir de 2027. Or cette loi bénéficie trois fois plus aux ménages dont les revenus se situent dans le centile le plus élevé qu’aux ménages se situant dans les 60 % les plus bas10. Autrement dit, les fonds économisés par la suspension des aides à l’Ukraine ne sont qu’une goutte d’eau par rapport à ceux dépensés pour favoriser les riches donateurs de Trump. Quant à l’usage des taxes douanières, elle n’a pas plus de sens dans un monde où les flux de valeurs sont si intriqués. De même, la volonté de remplacer une économie de consommation importatrice par une économie de production exportatrice pour limiter le déficit se heurte à la fois aux progrès de l’automatisation et au déclin démographique, mais aussi au refus de l’immigration.

Pour ce qui est du second point, l’argument avancé selon lequel la stratégie de Trump avec Poutine serait à comprendre selon un plan que l’on qualifiera de « Nixon inversé » ne tient pas. Nixon, en février 1972, rencontra Mao Zedong, mettant fin à vingt-cinq ans d’absence de relations diplomatiques avec la Chine, afin de mettre au profit des États-Unis dans sa lutte contre l’Union soviétique le différend grandissant entre les deux pays communistes qui avait culminé en 1969 dans le conflit autour de l’île Zhenbao, ayant mis les deux pays au bord de la guerre nucléaire. La normalisation des rapports entre la Chine et les États-Unis conduisit à l’envolée économique chinoise ouverte aux capitaux étrangers dans le même temps où l’Union soviétique perdait son empire de satellites d’Europe orientale après la chute du Mur. Cependant, on peut se demander si, en faisant le choix de la Chine contre la Russie, les États-Unis n’ont pas perdu au change, en contribuant à l’établissement d’un « ennemi » bien plus puissant que l’Union soviétique ne le fut jamais. Dès lors, peut-on vraiment croire qu’en pactisant avec la Russie sur le dos de l’Europe, les États-Unis de Trump se facilitent vraiment la tâche dans leur lutte à long terme pour l’hégémonie contre la Chine, qui a noué avec la Russie, juste avant l’invasion de l’Ukraine, un pacte d’« amitié sans limite » ? Toute capitulation militaire face à la Russie induit aussi une forme de capitulation idéologique face à la Chine.

L’« Amérique brutale » offre sur un plateau à Pékin le statut d’observateur impartial se permettant de donner des leçons de bonne conduite à Washington. Dans son discours début mars 2025, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi positionnait la Chine comme un garant stable de la gouvernance mondiale, déclarant que « les grandes puissances ne devraient pas être motivées par le profit, et elles ne devraient pas intimider les faibles11 », dans une allusion transparente aux États-Unis. Pendant ce temps, la Chine peut se payer le luxe d’exhorter le monde à la retenue tout en multipliant les actions belliqueuses poussant Taïwan, pour simuler des réponses à une invasion chinoise, à tabler sur une attaque à grande échelle pour 2027. Quant aux taxes douanières et à la fin des aides pour les pays les moins développés, elles permettent à la Chine de s’étendre encore en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud.

Du point de vue européen, on assiste à l’effondrement des principes de la politique étrangère modelée par Berlin sous la chancelière Angela Merkel : la Russie pour la couverture énergétique (contre le nucléaire), la Chine pour les échanges commerciaux (contre le déficit budgétaire), les États-Unis pour la protection militaire (contre une défense commune). Un à un, ces piliers sont tombés pour des raisons en fait similaires : le développement d’un néo-impérialisme russo-sino-américain, d’une géopolitique du ressentiment.

Quand le quarante-septième président des États-Unis affirme : « pendant des décennies, notre pays a été pillé, saccagé, violé et dévasté », il reprend verbatim le discours des adversaires de « l’Occident » en Chine ou en Russie12. Cette présence d’un discours « postcolonial » au cœur même de « l’Empire » boucle le cycle historique de l’occidentalisme qui, ouvert en Allemagne par le rejet nationaliste de l’universalisme des Lumières et le refus romantique du rationalisme scientifique13, après avoir nourri les imaginaires du Japon et de la Chine, finit sa course aux États-Unis.

Un détour asiatique

C’est à ce niveau qu’il convient de réintroduire l’histoire globale. C’est là seulement que peut se comprendre ce tournant illibéral de l’Amérique, qui frappe non seulement la démocratie au cœur, mais risque de projeter dans les limbes de l’histoire le « projet européen ». Selon Rémi Brague, dès l’origine, la singularité de la culture européenne est sa position d’extériorité par rapport à ses sources : « Ce n’est que par le détour de l’antérieur et de l’étranger que l’Européen accède à ce qui lui est propre14. » Pour un barbare germanique ou un roi franc du ve siècle, Athènes et Jérusalem étaient des mondes étrangers auxquels il devait s’adapter pour devenir « européen ». Or cette spécificité de l’Europe prend tout son sens si l’on s’interroge sur l’invention de la modernité comme mouvement historique mondial.

Ce tournant illibéral de l’Amérique risque de projeter dans les limbes de l’histoire le « projet européen ».

En effet, « la découverte de l’Asie par les Lumières a entraîné une approche plus ouverte et moins condescendante des cultures étrangères que celle suggérée par ceux qui la considèrent comme une simple période d’incubation de l’orientalisme15 ». Ce qui émerge, au contact de sources autres, à l’antiquité et à l’autorité similaires, c’est une véritable crise d’identité culturelle : « La découverte par l’Europe des religions asiatiques a été profondément liée à […] son émancipation progressive des études bibliques. […] Au cours du xviiie siècle, la matrice idéologique dominante de l’Europe a connu une crise de plus en plus profonde16. » Or qu’est-ce que la modernité, sinon cette crise même ? Les interactions européennes avec les sources chinoises et indiennes n’étaient pas qu’un moyen impérialiste de réaffirmer la prééminence de l’Occident chrétien chez l’autre, mais aussi une façon transculturelle de remettre en question les habitudes de croire et penser chez soi : « La modernité européenne était désormais, au moins en partie, définie comme un projet scientifique, éducatif et politique contre l’héritage religieux et culturel de l’Europe17. »

En cela, la réception par les « libertins érudits » du xviie siècle français de la pensée confucéenne, traduite par les missionnaires, fut d’une importance historique méconnue, révélant les multiples tours de ce que Hegel appelait la « ruse de la raison » : « Il s’agissait certainement d’une conséquence inattendue des missions jésuites […]. Ils s’étaient donné pour mission de convertir la Chine au christianisme en utilisant des méthodes rationnelles et soigneusement calculées, mais le principal résultat de leurs récits éclairés et judicieux de cette grande civilisation fut de renforcer l’arsenal d’un groupe croissant de sceptiques en Europe même18. » En rendant disponibles des textes démontrant la valeur d’une civilisation construite sans la foi, les jésuites ont contribué à déchristianiser l’Europe et à rompre avec deux millénaires de physique aristotélicienne, d’économie agraire de subsistance et de royauté de droit divin. Ainsi émergea une modernité transculturelle nommée science, capitalisme et démocratie, dont on pensait la trinité aussi universelle qu’éternelle, promise à une diffusion continue, partout.

Or c’est justement cette histoire qui semble aujourd’hui prendre fin. Mais cet aujourd’hui n’est pas né avec l’Amérique de Trump. Mettre une date sur un changement historique est à la fois une constante académique (« les grandes dates de l’histoire ») et une impossibilité logique. En effet, l’événement arrive à la fois si lentement qu’on ne le voit pas arriver et si brusquement qu’il s’est déjà produit avant qu’on ait pris conscience de sa venue. Pour l’aspect symbolique de l’événement, on dira que le 4 juin 1989 marque un tournant : les chars entrant à Tian’anmen furent l’acte sacrificiel par lequel la Chine signa pour trois décennies de croissance. Or ce succès de la « modernisation chinoise » actait l’échec du projet moderniste européen qui l’aura rendu en partie possible (aides internationales, investissements étrangers, coopérations scientifiques etc.). Ce projet moderniste était en effet fondé sur deux hypothèses libérales, sur la base desquelles l’Occident a soutenu le développement chinois dans l’optique de bénéfices ultérieurs et de gains immédiats : le développement économique va de pair avec la libéralisation politique ; le développement scientifique suppose (en même temps qu’il soutient) une société ouverte.

Pourtant, alors même que, depuis 2016, la Chine est la première économie mondiale en matière de PIB à parité de pouvoir d’achat et que, depuis 2022, elle se classe au premier rang mondial pour le nombre d’articles les plus cités, le pouvoir du Parti sur l’État et de l’État sur les individus n’a jamais été plus étendu. Qu’il ait été possible pour la Chine de se développer économiquement et scientifiquement en tirant de l’Occident les dividendes de la liberté (comme la science) sans avoir à en supporter les coûts (comme la démocratie), non seulement contredit tous les récits du libéralisme moderniste mais, plus encore, aura servi d’exemple tant aux pays de la « périphérie » qu’à ceux du « centre », comme le montre le devenir « techno-fasciste » de l’Amérique trumpienne. Quand Sylvie Kauffmann affirme que « Donald Trump a déjà surpassé les modèles hongrois et polonais19 », on ne peut que concourir, en soulignant toutefois que le véritable maître en la matière est la Chine. Dans l’espoir de libéraliser la Chine sur le modèle de la modernisation européenne, l’Occident a contribué (à travers l’Organisation mondiale du commerce et l’Organisation des Nations unies) à permettre au pays d’être la référence mondiale en matière de gouvernementalité sans démocratie, de même qu’au xviie siècle pour les libres-penseurs et ensuite pour les philosophes des Lumières, la Chine était perçue comme le modèle d’un gouvernement vertueux sans Église.


D’où l’ironie sans fin de la « fin » de l’histoire : au xviie siècle, la tentative des missionnaires catholiques de christianiser la Chine a abouti à la déchristianisation de l’Europe au xviiie siècle et à l’avènement des Lumières modernes et transculturelles, universalisant une Europe « dé-traditionnalisée » ; au xxe siècle, la tentative des capitalistes occidentaux de libéraliser la Chine a abouti à l’illibéralisation de l’Occident au xxie siècle et à l’avènement d’un nouvel « âge sombre » néoculturaliste et révisionniste, provincialisant une Europe « dé-modernisée »…

Comme le posait la théorie mimétique de René Girard20, plus on se met à ressembler à l’autre, plus on veut le supplanter (pour effacer toute trace de ce modèle haï et convoité) et plus on veut le supplanter, plus on finit par lui rassembler. Ainsi, le conflit sino-américain est d’autant plus intense qu’États-Unis et Chine finissent par se ressembler : les premiers prennent du second leur paradigme politique illibéral au niveau national et tributaire au niveau international ; le second prend aux premiers leur modèle économique extractiviste au niveau environnemental et aliénant au niveau social. À l’Europe de s’affirmer comme contre-modèle, échappant au mimétisme mortifère entre libertarianisme et autoritarisme, en continuant le processus d’hybridation transculturelle qui permit l’essor de la « modernité » pour empêcher les États-Unis de devenir le vecteur terminal de la maladie auto-immune de la civilisation occidentale.

  • 1. William Shakespeare, La Tragédie de Macbeth, trad. Jean-Michel Déprats, Paris, Solin, 1985, acte V, scène 5.
  • 2. Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Werke 12 : Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, Berlin, Suhrkamp, 1973 (nous traduisons).
  • 3. G. W. F. Hegel, La Philosophie de l’histoire, éd. Myriam Bienenstock, Paris, Librairie générale française, 2009, p. 64.
  • 4. “EIU’s 2024 Democracy Index: Trend of global democratic decline and strengthening authoritarianism continues through 2024” [en ligne], The Economist Intelligence Unit, 27 février 2025.
  • 5. Voir Francis Fukuyama, “The End of History?”, The National Interest, no 16, été 1989, p. 3-18 ; et La Fin de l’histoire et le dernier homme, trad. Denis-Armand Canal, Paris, Flammarion, 1992.
  • 6. Norbert Elias, La Civilisation des mœurs [1939], trad. Pierre Kamnitzer, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », 1973.
  • 7. Sigmund Freud, Le Malaise dans la culture [1930], trad. Dorian Astor, présentation de Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2019.
  • 8. Michel de Montaigne, Essais I [1580], éd. Pierre Michel, préface d’André Gide, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1973, livre I, chapitre xx : « Philosopher, c’est apprendre à mourir », p. 144.
  • 9. Voir Anne Applebaum, “The rise of the brutal American”, The Atlantic, 5 mars 2025. Dans un article du Financial Times du 13 janvier 2025, Gideon Rachman prévenait déjà : « Trump risque de transformer les États-Unis en un État voyou. »
  • 10. Voir Chuck Marr, Samantha Jacoby et George Fenton, “The 2017 Trump tax law was skewed to the rich, expensive, and failed to deliver on its promises” [en ligne], Center on Budget and Policy Priorities, 13 juin 2024.
  • 11. Ryan Woo, Ethan Wang et Laurie Chen, “‘Major powers should not bully the weak’, China foreign minister says”, Reuters, 8 mars 2025.
  • 12. Voir Jussi Backman, “The metaphysics behind Putin’s war on Liberalism” [en ligne], Institute of Art and Ideas, 25 mars 2025.
  • 13. Voir Ian Buruma et Avishai Margalit, Occidentalism: The West in the Eyes of Its Enemies, New York, The Penguin Press, 2004. Voir aussi Jean-Yves Heurtebise, « Nous n’avons jamais été européens. La guerre en Ukraine et le devenir européen », Esprit, septembre 2022.
  • 14. Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Paris, Critérion, coll. « Idées », 1992, p. 119.
  • 15. Jürgen Osterhammel, Unfabling the East: The Enlightenment’s Encounter with Asia, trad. Robert Savage, Princeton, Princeton University Press, 2018, p. x.
  • 16. Urs App, The Birth of Orientalism, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2010, p. xiii-xiv.
  • 17. Joan-Pau Rubiés, “Comparing cultures in the Early Modern world: Hierarchies, genealogies and the idea of European modernity”, dans Renaud Gagné, Simon Goldhill et Geoffrey E. R. Lloyd (sous la dir. de), Regimes of Comparatism: Frameworks of Comparison in History, Religion and Anthropology, Leyde, Brill, 2019, p. 116-176.
  • 18. John S. Gregory, The West and China since 1500, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2002, p. 48-49 (nous traduisons).
  • 19. Sylvie Kauffmann, « Donald Trump a déjà surpassé les modèles hongrois et polonais, tout en s’attaquant aux mêmes piliers : système judiciaire, médias et universités », Le Monde, 19 mars 2025.
  • 20. Voir René Girard, Achever Clausewitz, entretiens avec Benoît Chantre, Paris, Carnets Nord, 2007, p. 10 : « Mon hypothèse est mimétique : c’est parce que les hommes s’imitent plus que les animaux, qu’ils ont dû trouver le moyen de pallier une similitude contagieuse susceptible d’entraîner la disparition pure et simple de leur société. Ce mécanisme, qui vient réintroduire de la différence là où chacun devenait semblable à l’autre, c’est le sacrifice. »