La révolte des filles de quinze ans

Les Centaures & autres poèmes (La Barque, 2024) de Zuzanna Ginczanka révèle au public français l’œuvre dense et intense de la poétesse polono-juive de l’entre-deux-guerres. Celle-ci exprime sa féminité avec sensualité et son humour avec inquiétude.


La publication en français de l’œuvre poétique de Zuzanna Ginczanka (1917-1944), poétesse polono-juive de l’entre-deux-guerres, est un événement. Dénoncée par sa concierge polonaise, elle a été assassinée à l’âge de 27 ans par la Gestapo de Cracovie, en 1944 ; elle a laissé une œuvre exceptionnellement dense et intense, alors qu’elle n’a publié de son vivant qu’un seul recueil de poésie en 1936.

Originaire d’une région polonaise située aujourd’hui en Ukraine, elle est née au sein d’une famille juive russophone. Très tôt, elle décide de devenir poétesse de langue polonaise, sans jamais acquérir la citoyenneté. Elle écrit dès l’âge de 14 ans, et ses premiers poèmes publiés alors qu’elle a 16 ans, constituent aujourd’hui une part importante de son œuvre. Ses études à Varsovie lui permettent de fréquenter le milieu littéraire varsovien où elle connaît un succès fulgurant. Même le capricieux Witold Gombrowicz, le plus célèbre écrivain polonais de l’époque, l’accueille dans son cercle fameux. Après la guerre, avec le nouvel ordre politique, elle est complètement oubliée. Il faut attendre les années 2000 pour qu’apparaisse une nouvelle lecture féministe de cette œuvre et, depuis, les textes de Ginczanka occupent une place de plus en plus centrale dans le canon polonais1.

Elle s’inscrivait dans l’avant-garde littéraire féminine de l’Europe des années 1930, avec une forte originalité. Dès 1933, la jeune Ginczanka exprimait « la révolte des filles de quinze ans », titre d’un poème : « Nous voulons une constitution, nous voulons nos droits,  / pouvoir sans honte ouvertement à la face du monde affirmer / la véracité des tempêtes sanguines,  / pouvoir incarner dans des mots les réflexes des désirs les plus francs / avoir enfin le droit de savoir que nous avons des seins chauds. » Cet accueil est légitimé par la force de son imagination et la perfection de son art. Elle exprime sans compromis un sentiment d’oppression, à l’époque du fascisme montant qui remet en question les fondements de l’identité culturelle européenne.

Ses images poétiques débordent, instinctives et luxuriantes, imprégnées d’un humour acéré et d’une sensualité délibérément provocante. « Le prophète demanda à la jeune fille brune : / – sais-tu jeune fille quelque chose de l’âme ? […] – la jeune fille se regarda / elle n’avait sur elle-même aucun signe / perdue en elle tout entière,  / dans ses seins, ses cuisses et ses jambes / et en son sein brunissant de femme / elle ne comprit, elle ne reçut pas Dieu. » (« Dans la fournaise », 1934.) Les Centaures & autres poèmes affirment la nature et les corps, les pulsions sensuelles omniprésentes qui prennent la forme d’une célébration presque panthéiste. La poésie de Ginczanka est profondément enracinée dans une sensualité imprégnée de sens philosophique. Les images sont charnelles, parfois baroques – « la mamelle des chèvres est lourde comme une citrouille – un lait blanc coule comme l’éternité » (« Virginité », 1936) – toujours pleines de vie : c’est un monde où la féminité s’exprime avec une affirmation attentive et critique à l’égard des stéréotypes de l’époque, loin de tout sentimentalisme.

Elle réécrit les topoï cognitifs occidentaux : les sens sont aussi importants que la rationalité, l’émancipation intime est l’enjeu de la position sociale et des droits politiques. En revendiquant les droits à la sexualité des jeunes filles, en exigeant une « constitution spéciale pour les filles de quinze ans », son écriture est hypnotique et envoûtante. Elle réévalue les archétypes culturels et incarne le « féminisme artistique » dont parlent les critiques littéraires polonais des années 1930 – une période où s’affirme en Pologne une création novatrice des femmes. « Je crois à la noble harmonie du torse masculin et de la tête / avec le corps d’étalon bien découplé et la jambe fine – / – vers les joues fraîches des femmes / et les croupes rondes des juments / ils galopent les fabuleux centaures / dans un fracas de fers venus des prés de la mythologie. » (« Les Centaures », 1936.)

Les critiques ont souvent souligné la dimension vitaliste de cette poésie, or elle est constamment contrebalancée par une note sombre. Même dans ses poèmes les plus lumineux, quelque chose pèse. Car derrière la profusion de métaphores se cache une catastrophe. Sans jamais évoquer ouvertement les persécutions possibles (elle a probablement été victime de la ségrégation scolaire ou de l’interdiction d’accès à l’université pour les Juifs certains jours), Ginczanka laisse transparaître le pressentiment d’un effondrement imminent : une inquiétude diffuse qui fait que ses poèmes vibrent d’un éclat à la fois fugace, rayonnant et lourd, bouleversant. Comme lorsqu’elle essaie de se regarder dans le miroir en tant que dame en fourrure et qu’elle ne voit que son propre squelette, des animaux tués. Cette oscillation donne à sa voix sa couleur si particulière. « – je te brosse d’un mépris cinglant / ô fourrure de mes printemps dispersés,  / fourrure au poil souple / sans chair / sans os / ni sang » (« Fourrure », 1936). Dans de nombreux poèmes, on observe ce léger glissement vers une inquiétude diffuse qui reflète la dynamique historique de l’époque : l’antisémitisme croissant, la détérioration du climat politique et la guerre imminente. Sans recourir aux témoignages, la poétesse développe une esthétique du pressentiment qui deviendra l’un des traits dominants de sa réception posthume.

Ginczanka maîtrise magistralement l’art du paradoxe. Sa poésie oscille également entre cette célébration et une ironie. L’humour apparaît à la surface des textes, nous rappelant qu’elle se trouve à la croisée de plusieurs mondes : celui des Juives de la Pologne des années 1930, celui des femmes dans un milieu littéraire dominé par les hommes, celui des poétesses à une époque qui se dirige vers la catastrophe. Consciente de la fragilité de sa position, elle est déterminée à marquer sa présence. C’est particulièrement net lorsqu’elle remet en cause l’image, le mythe de la « belle Juive » qui domine ses relations avec le monde masculin des poètes, et la tension entre enthousiasme et déception. Son sentiment d’aliénation aiguise sa capacité à créer des satires politiquement incisives dans lesquelles elle s’oppose au fascisme et à l’antisémitisme.

Les Centaures & autres poèmes met en évidence la philosophie poétique de Ginczanka, en utilisant des figures innovantes telles que les entrelacements, les jonctions et les dédoublages. Le recours à l’image mythologique du centaure et de la centauresse, réinterprétée de manière moderne, relève du même geste. Le personnage hybride du « centaure » n’est pas une simple réécriture littéraire du motif mythologique, mais une figure à la fois féministe et écologique, qui dépouille de sa passivité la matière qui nous entoure. Ainsi, le poème remet en question les hiérarchies culturelles traditionnelles : masculin-féminin, humain-animal, rationnel-instinctif, transcendant-matériel, mental-sensuel. L’hybridité se manifeste également dans son rejet des normes, des retenues imposées aux écrivaines de l’époque. Ginczanka adopte une poétique de la franchise pour parler au-delà de la violence sexuelle et politique. « La gonorrhée a dévasté son corps,  /la syphilis / a ravagé ses traits. / Je ne sais même pas quel est son monde – / (noyée dans des rêveries sonores : / et dans les pommiers en fleurs au printemps » (« Hasard », 1934.)

L’univers poétique de Ginczanka est habité par un pressentiment tragique qui finira par se concrétiser dans sa vie. Sa poésie laisse s’exprimer une inquiétude refoulée : la peur de sa propre identité, emprisonnée dans un siècle meurtrier. Son dernier poème « Non omnis moriar », écrit en secret et considéré comme son testament littéraire, montre la persécution par le fascisme et l’antisémitisme polonais, et révèle l’impossibilité de l’assimilation proposée par « l’égalité » européenne. « Non omnis moriar – il restera de moi / Mon fier domaine, les prairies de mes nappes, […] / Mes larges draps, et mes robes, mes robes claires. / Je n’ai pas laissé d’héritier ici-bas,  / Que ta main fouille donc dans toutes les choses juives, […] / Et c’est mon sang qui liera l’étoupe au duvet tendre […]  » (« Non omnis moriar », 1942.)

La poésie ne garantira pas l’immortalité à la poétesse ; à cause d’elle, elle mourra complètement. Mais cette mort n’est pas entière. Malgré l’ironie tragique présumée de ses dernières vers, Centaures & autres poèmes fait de Zuzanna Ginczanka une voix libre et courageuse, magnifiquement servie par la traduction d’Isabelle Macor. Laquelle transmet très bien au public francophone le plus précieux de cette œuvre à la fois intrigante, audacieuse et tranchante. Elle restitue le mélange de hardiesses et de tragiques clairvoyances, en portant une attention méticuleuse à la sonorité (allitérations, pauses rythmiques, accélérations syntaxiques). Pour un livre où s’affrontent sans cesse la grandeur et la catastrophe, elle nous offre à la fois une célébration de la vie, un signe de résistance et un cri d’alarme incessant qui devrait être entendu. Surtout aujourd’hui.

  • 1. Agata Araszkiewicz, « Le mystère de Ginczanka. Langue polonaise en tant que centre exclusif », Cultures d’Europe centrale, hors-série no 8, 2012, p. 109-116.

Les Centaures & autres poèmes
Zuzanna Ginczanka
Traduit du polonais par Isabelle Macor

La Barque, 2024
364 p. 34 €