Les Forces, de Laura Vazquez


Changer, méthode ? Bien malin celui qui aura une réponse. Bien renseigné celui qui saura donner les clés pour avancer dans la vie, lorsque celle-ci se présente comme un horizon inflexible de la naissance au cercueil. La littérature est au moins là pour décrire le cheminement intérieur entre des forces contraires, car il reste toujours le désir humain de s’affranchir de la fatalité de nos corps, de notre enfance, de nos drames… On peut même dire qu’un pan entier de la grande bibliothèque universelle se consacre à ce sujet, au point qu’il forme un genre littéraire à part entière : le roman d’apprentissage. Une manne littéraire gardée par Dante en relique triomphante, renouvelée à chaque époque et offerte à tout lecteur qui cherche des exemples serviables.

Alors gageons que le lecteur contemporain cherche lui aussi des réponses. C’est là qu’il entend parler d’un livre à la couverture noire qui « reprend et détourne les motifs du roman d’apprentissage ». Il l’ouvre, tourne les premières pages des Forces de Laura Vazquez, mais très vite déchante : le voilà devant une narratrice sans nom, sans visage, sans identité claire. À la place, de longs monologues dans lesquels s’enroule cette jeune femme jusqu’à s’y perdre, entrainant notre lecteur loin des sentiers battus d’un récit didactique. Que fait-elle ? A-t-elle un travail, seulement ? Nous apprendra-t-elle quelque chose sur nous, au moins ? Pas de réponses en vue.

Il est vrai que Laura Vazquez, qui signe avec Les Forces son deuxième roman, ne ménage pas son lecteur. Ni sa mystérieuse narratrice, pleine de cruauté sur sa propre vie. D’ailleurs, l’écrivaine n’a-t-elle pas dit, lors d’une récente interview sur France Inter, que son héroïne arrive à la fin du livre au « grand renoncement à ses propres idées et à son propre jugement » ? Le présentateur de l’émission, jusque-là enthousiaste, était resté silencieux quelques secondes, ne sachant quoi répondre. En termes de roman d’apprentissage, c’est sûr qu’on a trouvé plus instructif…

Désapprendre semble être plutôt la véritable quête de notre narratrice, qui met en pièces son enfance dès la première page du livre. À commencer par cet élément fondamental de l’éveil au monde : la langue maternelle. C’est de cela qu’elle nous parle d’abord, un souvenir de cette sensation de honte devant l’usage que ses géniteurs faisaient des mots : « Tel un chevalier du vide, ma mère doublait le réel. Elle collait des étiquettes sur les objets. Dans le placard à vêtements, sur chaque étagère, elle collait une étiquette draps, serviettes, couvertures, comme si nos yeux ne suffisaient pas, comme si le monde ne suffisait pas ». Silencieuse, la jeune fille regardait ces bouches adultes s’agiter dans un babil étrange qui ne désignait plus que les « cadavres des choses » :

« Ils utilisent les mots. Ils disent le mot soleil et le mot terre. Ils disent le mot visage et des prénoms. Souvent, ils ne voient pas les choses. Ils ne voient presque jamais les choses ».

Les forces, ce sont d’abord celles de la langue, déterminée à nommer le monde, quitte à l’écraser. Les mots abrègent les possibles : réunis dans une phrase, ils forment une glaise compacte qui étouffe les choses sous des significations communes enseignées dès la naissance. Nous sommes ensorcelés par ce désir nominatif qui nous relie à la communauté. Un crime est répété chaque jour au nom de l’homme, de la civilisation, de la culture… « Et je me demandais si ma mère était une chose de la nature ou de la culture » conclut cyniquement la jeune femme. « Tout le monde ment » est le titre de cette première partie introductive.

 « Le langage n’est pas la vie, il donne des ordres à la vie ; la vie ne parle pas, elle écoute et attend » écrivaient Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux. L’hypothèse d’une vie en retrait, déçue, retirée des humains qui se battent entre eux pour des mots et leurs bouts de sens, est aussi poétique qu’elle est à prendre au sérieux. Alors, écouter en silence fut bien l’activité principale de l’enfance de la narratrice, qu’elle pratique jusqu’à la nausée, tétanisée par l’observation de ses semblables capables d’ordonner le réel sans même le voir. Au bout de cette passivité malade, l’impasse était inévitable : « Je regardais les autres et je prenais leur mal ». La violence du langage s’est abattue sur elle — silencieuse, elle s’est défaite de tout moyen d’y répondre.

Le point de départ des Forces est donc un dépouillement. Mais un décalage s’opère devant cette fresque initiale, réaliste, qui aurait pu faire roman à elle-seule. Cette voie toute tracée, celle d’une analyse surplombante de la comédie humaine vue à travers la distinction dominés-dominants, le lecteur n’y aura pas droit. Une autre expérience de lecture s’annonce.

Prisonnière de ses souvenirs d’enfance, la narratrice ressent néanmoins un désir obscur de mouvement, de découverte. C’est ainsi, d’un pas à l’autre, qu’elle pénètre dans un univers baroque, réseau de galeries souterraines reliées entre elles par la nuit. Un bar lesbien, un théâtre fellinien, enfin un squat au murs calleux. Ces lieux se confondent dans une parole qui circule entre des narrateurs sortis furtivement de l’ombre. Il y a quelque chose d’excessif, chaotique, dans ce flux continu de paroles enchâssées. Au centre de ce monde souterrain se tient d’abord la vieille Claudie et sa compagnie féminine. Menaçantes, bienveillantes, elles s’amusent des prétentions poétiques de la narratrice, qui leur a avoué écrire. Écrire contre son monde, écrire en adolescente réfractaire, écrire depuis ce « Non » définitif que l’enfance lui a légué. Claudie rit de cette foi naïve : « Tu te crois en dehors ? Tu crois que tu observes ? Mais que ferais-tu sans les autres ? Et que ferais-tu sans cet ordre du monde ? Tu ne flotterais pas dans le néant ? ». Claudie, c’est celle qui voit clair dans les jeunes femmes qu’elle rencontre, les artifices du langage ne la trompent pas. Elle enverra notre narratrice poursuivre son initiation plus loin dans la nuit. Et on la suivra, dans ce qui pourrait être aussi bien le théâtre de ses rêves, où les pensées courent par la voix de personnages confondus dans une fluidité toute onirique.

Rêve ou non (et qu’importe), la singularité de l’écriture de Laura Vazquez s’incarne dans ce flux. Le monde des Forcess’ouvre à des récits dans le récit, multipliant les formes : contes, poèmes, citations qui constellent la narration. Le lieu de l’action est la parole elle-même, sa transmission, son éveil perpétuel.

L’univers romanesque, cette « forme extensible » selon les mots de l’écrivaine, se dégage ici d’une représentation cinématographique pour une autre vision, sans image cette fois, plus intérieure, kaléidoscopique.

Alors on pensera, dans le cours de la lecture, au Parti pris des choses de Ponge, à L’innommable de Beckett, à La Lettre de Lord Chandos d’Hofmannsthal… À la poésie donc, univers premier de Vazquez, dont l’ambition est de percer cette glaise des mots embués par l’usage, pour revenir à un état primitif de la parole. Non un état ancestral, historiquement daté, de quelconque savoir, mais un état d’innocence. Épuisée par son long voyage intérieur, à demi-consciente, notre héroïne croit entendre un secouriste la guider dans son éveil au monde, tel le Virgile de l’enfer de Dante aux accents théologiques :

« Tu as de l’innocence. Elle n’est ni le carbone ni les pesticides, ni le chlorure de potassium, elle ne traverse pas le corps ou le sang, ou elle les traverse si vite qu’elle ne les traverse pas, cette innocence se réveille à chaque instant, maintenant elle se réveille, et encore maintenant, elle se réveille, et elle traverse les minéraux, elle passe dans le sel, les ombres, les foies des rossignols des vaches des blaireaux. Tu as peur, mais l’innocence ne connait pas la peur, car elle se réveille à peine. Elle ne connaît ni les saveurs de viande, ni les marais, elle se réveille à peine, et cependant elle connaît tout. Connaissant tout, elle ne connaît rien, car à l’intérieur de la connaissance, il y a de l’ignorance, et dans le fond de cette ignorance, il y a la connaissance, elle est en toi ».

Éditions du Sous-sol, 2025
300 p. 22 €