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Notes de lecture

Dans le même numéro

En lisant Noeuds de vie, de Julien Gracq

mai 2021

Le dernier livre de Julien Gracq est composé de fragments, dont on ne sait si l’auteur souhaitait la publication. Si l’ouvrage pâtit d’une composition curieuse, il recèle néanmoins de précieuses observations sur les paysages, la littérature et la politique.

Ce qui m’enquiquine, c’est de ne pas savoir si Julien Gracq voulait qu’on publie tel quel ce bien curieux livre1, fait, plus qu’aucun autre, de bric et de broc. La trop brève préface de son exécutrice testamentaire ne retrace pas l’histoire du manuscrit. Nous savons juste que les fragments qui le composent (le plus ancien doit être de 1945, les plus récents de l’époque post-pompidolienne) ont échappé à l’interdiction de publication qui pèse jusqu’en 2027 sur vingt-neuf autres cahiers déposés à la BNF. Dans le lot publié, qui s’ouvre par de scrupuleuses observations paysagères et se clôt sur des réflexions d’ordre littéraire et politique, nous reconnaissons d’emblée un assez grand nombre de notes parues dans Le Monde en 2005 : sur l’allusion littéraire, entre autres, et la perception distanciée que Gracq avait fini par avoir de lui-même : « Je prends rang, professionnellement, parmi les survivances folkloriques qu’on signale aux étrangers, auprès du pain Poilâne, et des jambons fumés chez l’habitant. »

Une étrange construction

Chose déroutante : la distribution des textes en quatre parties : « Chemins et rues », « Instants », « Lire », « Écrire », enfin toute la composition du livre est un décalque de Lettrines 2 2 croisé avec En lisant en écrivant 3. Gracq avait-il en vue un volume de miscellanées qui s’ajouterait à son dernier carnet publié4, dont les ultimes feuillets datent, comme ceux-ci, des années 1980 ? A-t-il classé lui-même et donné les titres des parties ? Je pense plutôt à une dactylographie correspondant à une première phase de recueil, un premier lot, destiné à être complété et sans doute reclassé (car ce classement scolaire a pour seul intérêt de mettre un peu d’ordre, ce n’est pas une disposition de livre) – bref la première étape d’un projet auquel il n’a pas donné suite, peut-être (et il faut le lui souhaiter) parce qu’il n’y voyait pas de quoi faire un livre neuf et consistant. Des redites, quant à son jugement sur Valéry ou Stendhal, et pas mal de variantes gâchent la lecture du dernier tiers de l’ouvrage. C’était bien différent avec les Manuscrits de guerre 5, Les Terres du couchant 6, ou le spectaculaire « dialogue » avec Jean Guillou sur la musique, disponible en ligne depuis qu’il a été retrouvé dans le grenier de la maison de Saint-Florent au moment de son aménagement en maison d’écrivain. Ces trois inédits ont apporté du grain à moudre à la société secrète des lecteurs de Gracq. Le journal de guerre m’avait tout particulièrement troublé. D’abord, parce qu’il montrait contre quoi Gracq a bâti son œuvre romanesque – déréalisant son vécu d’officier pour mieux cerner l’« esprit de l’histoire ». Mais aussi d’un point de vue personnel : ce qu’il raconte dans son journal aurait pu l’être par mon propre grand-père, capturé lui aussi sur la ligne de front au début de l’été 1939. Quant à la publication des Terres du couchant, dont nous connaissions seulement les extraits replacés en tête de La Presqu’île 7, elle ouvrait grand la porte aux études génétiques… Certains livres posthumes reculent les frontières de l’œuvre, d’autres en proposent des variations sur un mode mineur.

Certains livres posthumes reculent les frontières de l’œuvre, d’autres en proposent des variations sur un mode mineur.

J’avoue qu’il m’a été difficile de retrouver dans Nœuds de vie le charme désultoire des anciens carnets. Cela étant, des beautés de détail frappent à chaque page. J’aime le portrait au couteau du grand-père paternel, terrorisant sa femme et régnant « par l’effroi » sur sa bonne. Il complète les fragments écrits dans Lettrines 2 sur les parents de l’écrivain, et les rares souvenirs d’enfance : les promenades en barque sur l’Èvre, la « leçon de piano à Ancenis » sous la direction des tantes de Pascal Quignard, la « boîte à mouche » et le boomerang de ses 8, 9 ans, comme la mise à l’eau du paquebot Île-de-France… J’aime également les virées d’exploration dans les campagnes frontalières avec la Suisse. L’œil infaillible de Gracq met au jour ce que j’ai mis plusieurs années à voir, aveuglé sans doute par mon amour du pays : la rive française du Léman, « plus sombre, moins peuplée, semée, encore de place en place d’anciens villages, presque épargnés par le béton », est quand même plus attirante que « la rive suisse entièrement bâtie, qui commence à évoquer la garniture serrée des gradins autour de la cuve du stade ». Reste que l’éclat de ce genre de remarques finit par s’éteindre, s’il n’est pas soutenu, de proche en proche, par une composition plus nette et par le souffle d’une imagination mieux orientée. Sortie d’un milieu qui la favorise, la phrase millionnaire de Gracq, que je pensais jusqu’à présent invincible, se dévitalise et s’étiole : elle n’est plus qu’un somptueux bibelot. Une intercalation plus étroite des promenades solitaires et des réflexions sur son travail de poète m’aurait paru souhaitable – elle aurait d’ailleurs mieux respecté l’esprit des grands livres.

L’alliance de la théorie et du songe

La déception que je laisse à part moi filtrer ne remet cependant pas en cause ma dette envers Gracq. Au contraire, ce mouvement d’humeur tient au fait qu’il y a vingt ans j’avais pour cet écrivain hors ligne une adoration sans réserve. Gracq était pour nous autres, qui étudiions les lettres à Paris, un véritable phare, comme avait dû l’être Paul Valéry pour les khâgneux des années 1930. Dans les cours de français, en histoire et en géographie, nos professeurs d’alors nous faisaient plancher sur des propos qu’il avait tenus sur le paysage, le romanesque, ou l’esprit du temps. La matière coruscante de ces « sujets de dissertation », donnés comme exercices et non pour nous introduire au génie d’une œuvre située à la queue de comète du romantisme allemand, continuait de nous habiter bien après la sonnerie annonçant la clôture des épreuves. Pour ma part, je me souviens qu’après avoir été conquis par un extrait d’Un balcon en forêt 8, la prodigieuse rencontre de l’aspirant Grange avec Mona, j’ai lu, dans la foulée, tous les volumes disponibles à la bibliothèque du lycée. Avec le recul, je prends conscience que c’est dans les livres de Gracq qu’au sortir de l’adolescence j’ai réellement réappris à lire, à écrire. Au cours des premières années de fac, j’aurais même payé pour qu’on m’explique la manière de mettre en montre dans mes propres essais un phrasé aussi souple, qui par une pluie d’incidentes orchestre magistralement la rêverie. Mais je crois n’être parvenu qu’une seule fois, ou deux, à trouver le point d’équilibre entre un ton d’objectivité quasi doctorale et l’expression superlative du songe. Chez Gracq, cette alliance contre-nature, de la théorie et de la poésie, coule de source. Tout porte à croire que c’est la tension même entre ces deux pôles qui rend si grisante la lecture des carnets. Ceux-là constituaient notre vade-mecum d’étudiant. Quand nous voulions être au clair sur un écrivain classique, nous consultions le « petit père Gracq », comme les gourmets le guide Michelin. Nous aurions voulu aller à sa rencontre sur les bords de Loire, où il vivait, plus ou moins reclus, dans une petite ville, entre Nantes et Angers. Ni sa sauvagerie, ni le désir qu’il avait de se résorber tout entier dans son œuvre ne bridaient la folle envie que nous avions de mieux le connaître, lui, en tant qu’homme. Aussi, nous fichant de ses préventions contre les curiosités biographiques, nous collectionnions en catimini les anecdotes qui circulaient sur son compte. J’aimais assez qu’on le dise orgueilleux sans vanité, et qu’il incarne pour ses proches la figure de l’individualiste ouvert à l’écoute d’autrui. Ce qui m’attachait à sa façon d’être, ce qui me charme toujours dans ses livres, outre leur aptitude à observer l’évolution silencieuse des saisons, tient à la moindre place que Gracq accorde à la psychologie dans l’explication des actes individuels. Certes, il n’en nie pas l’efficacité chez ceux qui y croient, puisqu’il en loue même les bénéfices chez Stendhal ou chez Proust. Mais il la considère comme une religion poétique, à laquelle il ne lui a pas été donné de croire. Des bataillons d’analystes le lui ont suffisamment reproché, comme on lui reproche de ne pas s’être davantage engagé. Il ne se moque pourtant pas du déterminisme social ni de la misère humaine. Il a légué à la Croix-Rouge son appartement de la rue de Grenelle. La vérité, c’est qu’à son époque, « psychologie » et « sociologie » étaient déjà surreprésentées dans le champ des lettres, alors que d’autres dépendances, organiques, primitives, pulsionnelles, de l’homme à son milieu étaient presque entièrement passées sous silence.

Gracq offre l’exemple d’une vie d’écrivain calquée sur celle des plantes. On le disait de plus en plus séduit, en vieillissant, par la méditation bouddhiste, et partant il était convaincu qu’il lui fallait « faire disparaître l’opposition entre le sentiment du moi et l’existence du monde sensible  ». « Ce que j’ai souhaité souvent, écrit-il, ce que j’aimerais peut-être encore exprimer, ce sont ce que j’appelle des nœuds de vie. Quelques fils seulement, venus de l’indéterminé et qui y retournent, mais qui pour un moment s’entrecroisent et se serrent l’un l’autre, atteignent, entre les bouts libres qui flottent de chaque côté, à une constriction décisive. Une sorte d’enlacement intime et isolé, autour duquel flotte le sentiment de plénitude de l’être-ensemble9.  » Je crois bien qu’en dépit du pacte faustien de l’homme moderne avec la nature, en dépit de notre goût effréné pour la destruction et la maîtrise, nous nous savons tous soumis à des lois telluriques, plus sourdes, plus difficilement déchiffrables – auxquelles il faut peut-être, en conscience, nous abandonner, si nous voulons espérer non pas retrouver la clé du festin ancien, mais tout au moins sentir entre les choses la matérialité insaisissable de l’air et la beauté d’instants vécus intensément, au milieu de la nature : « Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler 10! »

  • 1.Julien Gracq, Nœuds de vie, Paris, José Corti, 2021.
  • 2.J. Gracq, Lettrines 2, Paris, José Corti, 1974.
  • 3.J. Gracq, En lisant en écrivant, Paris, José Corti, 1980.
  • 4.J. Gracq, Carnets du grand chemin, Paris, José Corti, 1992.
  • 5.J. Gracq, Manuscrits de guerre, Paris, José Corti, 2011.
  • 6.J. Gracq, Les Terres du couchant, Paris, José Corti, 2014.
  • 7.J. Gracq, La Presqu’île, Paris, José Corti, 1970.
  • 8.J. Gracq, Un balcon en forêt, Paris, José Corti, 1958.
  • 9.J. Gracq, Nœuds de vie, op. cit.
  • 10.J. Gracq, Lettrines, Paris, José Corti, 1967.
José Corti, 2020
18 €

Amaury Nauroy

Écrivain, Amaury Nauroy travaille dans l'édition. Après avoir fondé et dirigé, de 2003 à 2008, la revue Tra-jectoires, il est aujourd'hui membre du comité de rédaction de la Revue de Belles-Lettres (Lausanne). En tant qu'éditeur scientifique, il a établi la correspondance de René Char avec Georges Mounin (Gallimard, 2020). Dernier titre paru : Rondes de nuit (Le Bruit du temps, 2017, rééd. 2019).…

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