Dépendance. La Trilogie de Copenhague III de Tove Ditlevsen
Traduit par Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen
Publiée à l’origine entre 1967 et 1971, la Trilogie de Copenhague de Tove Ditlevsen est un classique qui a longtemps été négligé par la critique, relégué à une simple « narration féminine », et injustement soustrait à l’appréciation des lecteurs. Forte de nouvelles traductions, l’œuvre a été restituée au public international, conférant à Ditlevsen une reconnaissance posthume à la hauteur de son talent.
Dans le premier tome, Enfance, Ditlevsen évoquait ses premières années passées dans le quartier populaire de Vesterbro à Copenhague, où aux vexations de la pauvreté s’ajoutaient celles de la « sombre fureur » d’une mère violente. Avec Jeunesse, Ditlevsen retraçait son parcours de transfuge de classe, qui l’avait conduite, à partir du cadre étroit et ombragé de ses origines modestes, à épouser un éditeur et à publier ses premiers poèmes. Dans Dépendance, Ditlevsen raconte les défis de la vie adulte, offrant au lecteur un riche inventaire, souvent sombre mais toujours franc, de l’expérience féminine.
Les mariages étouffants, l’expérience de l’avortement et la dépendance aux opioïdes forment autant de cages desquelles Ditlevsen tente continuellement de s’évader. C’est dans un espace oppressant, une chambre grimée de vert où elle se sent prise au piège « comme prisonnière d’une image », que Dépendance commence. La jeune femme, la vingtaine à peine, est prisonnière de cet intérieur opprimant et d’un mariage avec un homme-dictateur de trente ans son aîné, le rubicond Viggo F., éditeur et écrivain de renom. La vie conjugale n’a rien des tendresses normalement chères aux amants. Les époux font chambre à part et respectent un silence presque religieux lors des repas. Et lorsqu’ils sont invités à une soirée, ils s’y rendent séparément : l’un prend le tramway, l’autre la bicyclette. La sensualité est bannie de ces chambres vertes, des espaces aseptiques et stagnants où se consomme une relation aride. Ditlevsen se retrouve dans la cuisine, où elle observe : « Mon sentiment de détresse s’accroît soudain vers cinq heures de l’après-midi. » Dans ce malheur domestique dépourvu de désirs, l’écrivaine s’évade aux côtés d’Ebbe, un jeune étudiant fauché au regard oblique et au charme sombre, avec qui elle a sa première fille, Helle.
Tandis qu’elle tombe de nouveau enceinte, Ditlevsen établit que l’avortement est son unique option : sa liberté personnelle et son désir pour Ebbe, mis à mal par la précédente grossesse, sont essentiels à sa propre survie. Le récit de cette grossesse indésirable est lucide et brutal. Il établit une distance sidérale entre l’écrivaine et le monde masculin. Elle n’a rien en commun avec les hommes, qu’elle considère comme des créatures étrangères, eux qui « ne possèdent pas d’organes fragiles et délicats, où une goutte de semence peut s’incruster comme une tumeur et vivre sa vie indépendamment de leur volonté ». Le corps se transforme en champ de bataille politique et Ditlevsen observe, avec une lucidité troublante, qu’un fœtus non désiré dans le ventre est une cage imposée par la société patriarcale, emprisonnant les femmes dans leur propre chair. Ditlevsen vit dans un monde où une amie a eu dix enfants, parce que son mari « aimait avoir toujours un berceau avec un bébé dedans et que personne ne s’intéressait à son avis à elle sur la question ». Dans un tel monde, l’avortement ne peut être que clandestin, angoissant et plein d’embûches. Le corps dévasté par les hémorragies et la douleur physique devient le reflet d’une condition féminine faite « de sang, de nausées et de fièvre ».
Désormais libérée de ses origines populaires et d’un enfant non désiré, Ditlevsen plonge dans l’obscurité d’une relation morbide avec le médecin Carl Ryberg, qui deviendra son troisième mari. Sournois et manipulateur, Carl asservit peu à peu Tove en la rendant dépendante à la péthidine, un analgésique addictif d’une puissance à la fois extatique et dévastatrice, pour renforcer son emprise. Il n’est pas surprenant que le titre original du livre soit Gift, un mot danois qui recouvre le double sens de « mariage » et « dépendance ». Cet opioïde devient ainsi le corrélatif objectif d’un mariage-prison, où Ditlevsen s’éteint peu à peu sous les effets destructeurs d’une soumission chimique et mentale.
Face aux prisons que constituent le prolétariat, le contrôle masculin et la dépendance, Ditlevsen a toujours trouvé une même voie d’évasion : l’écriture, l’espace le plus authentique pour l’exercice de la liberté. Pendant son enfance, écrire des poèmes la sauve de la grisaille étouffante d’une famille pauvre et d’un avenir sans horizons. À 20 ans, pour échapper à l’ennui glacial de son premier mariage, elle se réfugie dans l’intimité d’un manuscrit, sa seule source d’épanouissement intellectuel et émotionnel. Même durant les années de dépendance et de désintoxication, son esprit est toujours rempli de phrases, grouillant de mots qui attendent d’être couchés sur le papier. L’image de la machine à écrire et le son des touches scintillent dans son esprit. Le désir d’écrire devient la perspective à laquelle s’accrocher pour ne pas succomber aux effets de l’opium.
L’écriture, et en particulier l’écriture de soi, s’impose donc comme un antidote contre l’oppression, un point de jonction entre la vie et l’art. À Ebbe qui, selon une tradition masculine encore très répandue, critiquait la matrice autobiographique de ses écrits en la réduisant à une simple transposition de faits « qui n’a rien à voir avec l’art », Ditlevsen demande de s’abstenir de les lire, puisqu’il « n’y comprend rien ». Dans un style où la nudité brutale du réel est bénie par la force des émotions, Ditlevsen s’inscrit dans le sillon de l’écriture autobiographique féminine émancipatrice, précédant des œuvres comme celles d’Annie Ernaux, Deborah Levy ou Elena Ferrante. Avec Dépendance, troisième volet d’un triptyque crûment honnête et mélancoliquement dépouillé, Ditlevsen fait de son écriture un véritable instrument de quête identitaire, plaçant son récit dans la narration collective de l’expérience féminine du xxe siècle.