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Notes de lecture

Dans le même numéro

Crucifixions de Juste Lipse

mars 2019

Avec Crucifixions, c’est une passionnante « curiosité » que nous fait découvrir cette première édition française du De cruce[1], de l’humaniste flamand Juste Lipse. Ce voyage à travers « les formes et les méthodes » des modes du supplice de la crucifixion dans l’Antiquité, paru en 1593, doit sa stupéfiante étrangeté, pour un lecteur d’aujourd’hui, familier d’une sécularisation du religieux, à un double souci : celui de l’érudit antiquaire de ne rien omettre des différentes phases de la mise en croix ; celui de l’humaniste, calviniste repenti, de rappeler que ce supplice, le plus infamant de tous, parce que réservé dans l’Antiquité romaine aux esclaves et aux séditieux, reste le symbole mystique – la plus grande des parures – de la foi chrétienne. S’il faut saluer avec enthousiasme l’initiative qui nous vaut cette traduction, nous paraît en revanche fâcheusement arbitraire et anachronique l’intention secrète que le traducteur prête à Juste Lipse dans sa préface : dénoncer les crimes de l’Inquisition espagnole au miroir des descriptions de l’affreux supplice de la croix. Il est certain que ce grand humaniste du Nord s’est voulu le fer de lance d’un néostoïcisme à même, en réconciliant sagesse antique et sagesse chrétienne, d’offrir une « thérapeutique » pour temps de crise. Mais ce rêve d’unifier et de pacifier les membra disjecta d’une Europe déchirée et morcelée dans une Res litteraria chrétienne, ses théories politiques le subordonnent au développement moderne du principe machiavélien de la raison d’État, laquelle s’accommode parfaitement – et la chose a pu déjà lui être reprochée par ses contemporains – d’un pragmatisme cyniquement en phase avec le ure et seca cicéronien[2], dès qu’il s’agit de défendre la paix publique contre toute menée subversive.

On sait par ailleurs que les manuels de crucifixion, après la grande vague iconoclaste de 1563, se sont multipliés entre 1595 et 1606. Et Lipse – qui, en bon humaniste, revendique volontiers le legs de ses prédécesseurs – se flatte d’avoir apporté au débat sur l’histoire de la croix des éléments « passés jusqu’ici inaperçus ». Même s’il va de soi qu’il n’approuvait pas la politique cruelle de Philippe II, c’est une sagesse politique, conjuguée à son goût pour l’étude, l’enseignement et la tranquillité qui l’a sans doute conduit, après de longues années de connivence avec le milieu calviniste de Leyde, à revenir enseigner dans sa ville natale de Louvain, où il mourra après avoir multiplié les gages de ralliement envers l’Église catholique. En témoigne, outre un paratexte d’une prudente orthodoxie, l’hommage appuyé à l’empereur Constantin qui abolit le supplice pénal de la croix, et dont « la tolérance insinuante » et « la prétention césaro-papiste[3] » ont corseté la folie de la croix dans la discipline consubstantielle au génie romain.

La perplexité du lecteur est d’être confrontée à l’écart qui subsiste entre une approche historique, dont la rigueur scientifique est revendiquée comme telle, et une lecture allégorique de la théologie de la croix, défendue par une Église catholique soucieuse de s’inscrire en faux contre l’hostilité des réformés à l’apologétique de la croix et à sa « dévotion ». Ce n’est pas l’un des moindres intérêts du De cruce que la présence d’illustrations – vingt-trois gravures de Pierre Van der Borcht – qui invitent le lecteur à se « représenter » les détails tout à la fois les plus froidement techniques et les plus cruels du supplice de la croix, en l’absence de toute référence à des tableaux religieux de mise en croix dans lesquels la figure du Christ souffrant inviterait à sur-imprimer sur l’enquête profane le relèvement symbolique du bois infâme en « bois bienheureux ».

Le souci pédagogique de Juste Lipse s’affiche dans la composition de son ouvrage, trois livres, chacun composé de courts chapitres, attentifs à suivre à la lettre la matière et l’ordre du traité : « Qu’est-ce que la croix, et de quel matériau fut-elle fabriquée; et où, pourquoi, comment et combien de temps en fut-il fait usage? » Un itinéraire balisé par la métaphore architecturale : « Continuons de reconstruire cet instrument universel de châtiment comme si nous rebâtissions un édifice partie par partie. » C’est un passionnant voyage philologique et lexical, grec et ensuite latin, car un des grands intérêts de cet essai, qui veut faire entendre « le chant horrible de la loi », est d’interroger le sémantisme des différentes composantes du bois de la croix dans un foisonnement de citations – le lecteur est aidé par des notes abondantes – plus littéraires que juridiques, empruntées tout à la fois aux Pères de l’Église, au martyrologe romain et au corpus gréco-latin (Plaute, avec ses esclaves toujours menacés par le supplice, est à l’honneur…). Des sources que Lipse s’emploie ici et là à « corriger », quand il estime le texte corrompu, avec la joie hautaine de l’humaniste sûr de son savoir – « si je parle de ces textes, c’est parce que je les ai lus » – ; mais « ouvert à la discussion » ou, « faute de témoignages et de documents », se retranchant alors, non sans désinvolture, derrière les sources patristiques : « Si les Pères n’ont pas tranché, ce n’est pas à moi de le faire. » La croix devient progressivement « objet d’étude », comme le sont les fonctions des vestales ou l’architecture de l’amphithéâtre dans les essais qu’il a consacrés à ces deux rituels romains.

Plus remarquable, « laissant libre cours à [sa] curiosité », Lipse conduit son lecteur dans ce jardin des supplices (modes de suspension, de fixations, clous, cordes, fourche, patibulum, flagellation, agonie) avec un entrain du signifiant proprement stupéfiant ; d’autant que la dramaturgie énonciative peut entraîner des petites synthèses professorales cocasses ! Ainsi de ces scansions, où, absorbé par la description des phases du supplice, il s’identifie, tantôt au bourreau – « nous avons donc fixé le supplicié au bois comme il fallait en suivant l’ordre des témoignages » –, tantôt à la victime – « c’est ainsi qu’on finissait, fixé à la croix ». Dans l’excitation de ce voyage érudit, il arrive même à Lipse, à propos de la fourche patibulaire, de multiplier les explications, « quitte à faire l’éloge de ce mode de châtiment tant il manifestait d’ingéniosité »

La pédagogie jésuite de l’image est abondamment convoquée par Juste Lipse car « il est plus convaincant d’avoir une image sous les yeux que de se représenter la méthode expliquée en mots » ; la position des corps, par exemple, signe de « la cruauté très inventive » des bourreaux, est illustrée avec une « précision graphique ». Mais on reste surpris par la faible teneur symbolique de la doctrine thomiste des images quand il s’agit de faire référence, à chaque moment du processus, à la crucifixion de « l’agneau innocent », ou à celle de tel ou tel martyr : Lipse reste dans le détail technique, le registre visuel explicatif ; la discrimination n’est pas faite entre les sources chrétiennes et les sources profanes (le supplice de saint André côtoie celui d’un général carthaginois). Le lecteur n’est jamais confronté au pathos du spectacle de la Passion (on pense, a contrario, à la façon dont Bossuet voudra toucher le cœur de ses « mondains » habitués au théâtre profane : « J’ai un autre spectacle à vous proposer! »). Comme si Juste Lipse se faisait le porte-parole de l’iconophobie des origines : pas de compromis avec l’image, si ce n’est à de strictes fins pédagogiques. Plus révélateur de ces ambiguïtés, quand Juste Lipse évoque l’interprétation chrétienne par Eusèbe de Césarée du triomphe de Constantin, vainqueur de Maxence l’usurpateur au pont Milvius en 312, il insiste surtout sur le signe victorieux de la croix, trophée désormais inscrit sur le labarum de cet « ami de dieu », tout à la fois chef chrétien et empereur romain ; il est aussi très sensible au message universaliste de ce premier christianisme ; il reprend à son compte la veine polémique des Tertullien, Irénée, Justin, qui s’appuient sur le prophétisme biblique et le devenir cosmique de la croix latine dont les quatre branches entourent les objets les plus usuels – la croix est partout et vous, païens, vous l’adorez sans le savoir ! C’est même un des rares passages de l’essai où « se délectant des trouvailles des Pères de l’Église », il adjure la foi de son lecteur de « trouver un soutien dans ces images »; et c’est encore dans le sillage du souci universaliste de « la révolution catholique » qu’il célèbre sans frein « la victoire de la croix par les peuples ibériques sur les Indes occidentales », grâce à laquelle « tout un monde nouveau adopte les lois chrétiennes », loin des scrupules qui furent ceux des Dominicains, a fortiori de la compassion de Montaigne… Pareilles ambiguïtés autour du traitement icono­graphique auraient de quoi susciter aujourd’hui les délices du médiologue qui réfléchit, à l’instar de Régis Debray, sur les avatars du complexe médiologique, et le doute aussi sur l’absolue sincérité de ce calviniste repenti.

Surtout, est quasiment absente de ce voyage la notion paulinienne de la chair, entendue comme condition d’une humanité soumise à une radicale faiblesse et qui relève du scandale mystérieux de la croix. Par exemple, Lipse fait un sort particulier au supplice de saint André, qui du haut de sa croix continue, durant trois jours, sa prédication au peuple ; s’il dit que cette résistance du martyr trouve « sa force vitale dans la source de la vie qui est en lui », il n’en demeure pas moins que son admiration va à sa constantia toute romaine : « Quel athlète digne de Dieu! » ; manifestement, l’héroïsme chrétien garde pour lui des liens avec l’héroïsme païen dont l’histoire romaine, abondamment citée, donne tant d’exemples. On est frappé, en revanche, de ne percevoir aucune compassion pour les esclaves crucifiés – a fortiori quand il s’agit du supplice des juifs de Jérusalem –, tant, loin de toute exécration de Rome, il semble avoir entériné sans état d’âme la hiérarchisation des corps, et donc des conditions, qui régit la société romaine. Révélatrice est sa réaction quand il évoque ces « malandrins effrontés qui insultent du haut de leur croix ceux qui les regardent » ; ces « suppliciés – dira pour sa part Artaud dans une belle et forte image – que l’on brûle et qui font des signes sur leurs bûchers ».

Il est difficile de déceler dans le De cruce une « prose chiffrée », celle de la ­dialectique chère à la Contre-Réforme du transitus (passage) par l’image vers le divin (per visibilia ad invisibilia, selon le mot d’Érasme). Alors, « par piété et non par curiosité » ou l’inverse ? Au lecteur de trancher, comme nous y invite Lipse quand il pense n’avoir pas le savoir assuré pour le faire… Reste un voyage d’une érudition étourdissante, profane et religieuse – pourquoi ne pas être simplement fidèle au titre complet du De cruce ? – dans cette Antiquité tardive, période inventive et foisonnante, fertile en mutations, berceau d’une Europe néolatine qui s’avèrera riche de « formes et de visions », qui fait se côtoyer sans complexe la littérature des Pères et celle de ­l’héritage gréco-romain.

 

 

 

[1] - Le titre complet est De cruce Libri tres ad sacram profanamque historiam utiles, «  Trois Livres sur la croix utiles à l’histoire tant sacrée que profane  ».

 

[2] - Citation de Cicéron dans la 8e Philippique: « Brûle, coupe, car il vaut mieux qu’un membre périsse plutôt que le corps entier. »

 

[3] - Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), Paris, Albin Michel, 2007.

 

Traduit du latin, présenté et annoté par François Rosso, Arléa, 2018
256 p. 20 €

Cécilia Suzzoni

Professeure honoraire de chaire supérieure au Lycée Henri IV, Cécilia Suzzoni est la fondatrice et présidente d'honneur de l'Association le latin dans les littératures européennes (ALLE). Elle a notamment dirigé, avec Hubert Aupettit, l'ouvrage Sans le latin (Fayard, 2012)

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