Progrès et régression de Rahel Jaeggi

Traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb

Face à la tentation de penser le progrès comme une marche en avant, Rahel Jaeggi propose d’en faire un processus collectif d’apprentissage et de résolution des crises.


À l’heure où la régression semble l’emporter partout, Rahel Jaeggi, professeure de philosophie à l’université Humboldt, propose une réflexion originale et stimulante sur le concept de progrès. Cet ouvrage constitue une introduction accessible à sa Critique des formes de vie1, ainsi qu’une mise en application de sa théorie critique à la question du changement social. Il s’agit en effet de dégager les critères permettant de juger qu’un changement social est un progrès ou une régression.

S’opposant en faux contre le récit moderne du progrès comme une amélioration historique irrésistible et universelle des conditions de vie humaine, elle défend « un concept de progrès non téléologique, pragmatiste-matérialiste et pluriel ». Pour ce faire, il lui faut montrer que le progrès concerne des « formes de vie », c’est-à-dire des ensembles de pratiques, qu’il n’est pas un but mais un processus de résolution de problèmes, et enfin qu’il intègre la critique postcoloniale de l’histoire.

Comme les formes de vie comprennent des valeurs et que le progrès est un processus, il devient possible d’envisager une évaluation immanente du changement social, indépendamment de tout critère a priori. Ni extension ni approfondissement des idéaux, le progrès implique en effet une transformation des idéaux eux-mêmes. Ainsi, quand l’esclavage est aboli, l’humanité n’est pas étendue aux esclaves, mais la conception de l’humanité elle-même est changée. De même, avec le mariage queer, la relation conjugale se trouve elle-même modifiée et prend une nouvelle signification normative. Dans ce contexte, les nouvelles normes n’émergent ni à la faveur d’une révolution, ni à l’occasion d’une réforme, mais en réponse à des problèmes, des crises ou des contradictions dans l’ordre ancien.

Rahel Jaeggi parle à ce propos d’une bascule de notre perception morale, analogue à la perception d’un canard ou d’un lapin dans l’image rendue célèbre par la psychologie de la forme. Mais sa discussion de la conception matérialiste de Marx lui permet d’éviter toute psychologisation ou moralisation du progrès. En effet, comme l’a souligné Marx, les transformations morales sont inséparables de transformations sociales. Néanmoins, les influences sont mutuelles, si bien qu’il est impossible de réduire les changements de la sensibilité morale aux modifications de leur base économique.

Une telle relecture du matérialisme historique impose de penser à nouveaux frais la dynamique du changement social. Rahel Jaeggi propose de le faire en prenant appui sur la philosophie pragmatiste de John Dewey. Dans ce contexte, les formes de vie sont « des instances de résolution de problèmes » et le changement social résulte d’un ajustement des anciennes pratiques à de nouvelles conditions. De ce point de vue, le progrès peut être défini comme une expérience ou, plus précisément, « un processus auto-enrichissant d’apprentissage et d’expérience  ». C’est pourquoi les critères permettant de juger d’une transformation sociale ne procèdent pas de sa finalité, mais de la forme de son accomplissement. La résolution d’un problème sera ainsi un progrès si elle rend possible de nouvelles expériences et de nouveaux apprentissages – c’est le cas, par exemple, de l’émancipation des femmes.

Une conséquence de cette conception du progrès est la distinction proposée par l’autrice entre des reculs, qui sont le fait d’obstacles extérieurs, et des régressions qui ont des causes immanentes. Une opposition conservatrice au plafonnement des loyers dans les villes, par exemple, est un simple recul, tandis que le fascisme et les nationalismes, tels que les conçoit notamment l’École de Francfort, sont de véritables régressions, incapables de fournir des réponses appropriées aux enjeux contemporains. Une régression est ainsi « un blocage d’expérience ». Et l’autrice de rappeler les objectifs de la cure analytique selon Freud : « Être capable de travailler et d’aimer n’est pas un but substantiel, mais une forme de conduite de vie dans laquelle nous construisons un rapport signifiant et identificatoire à nos propres activités ainsi qu’au monde objectif et social. » À l’inverse, la régression est « une réaction de déni face à une crise », par laquelle nous devenons incapables de travailler ou d’aimer.

À l’issue de cette élucidation philosophique des concepts de progrès et de régression, appuyée sur les pensées de Hegel, de Marx et de Dewey, et illustrée par de nombreux exemples de l’histoire moderne et contemporaine, l’autrice souligne l’actualité de l’alternative formulée par Rosa Luxembourg : « socialisme ou barbarie ». Mais on se demande alors si la politique (même socialiste) pourrait jouer un rôle progressiste, dès lors qu’elle est réduite à une certaine concentration réflexive sur des formes de vie qui nous échappent largement. Et on regrette le peu de développements sur la dimension plurielle du progrès dans un monde postcolonial.

  • 1. Rahel Jaeggi, Critique des formes de vie, trad. Pauline Clochec et Éric Dufour, Paris, Vrin, coll. « Problèmes et controverses », 2025.
Seuil, 2026, 352 p., 25 €, 2026
352 p. 25 €