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Notes de lecture

Dans le même numéro

D’ici et d’ailleurs. Histoires globales de la France contemporaine Sous la dir. de Quentin Deluermoz

mai 2022

À une époque où les études historiques semblent passées de mode, boudées par des générations fâchées avec leur exigence1, n’existe-t-il pas un risque d’éparpillement du savoir qui vise à la transmission et à l’édification collective, si on place le lecteur dans un cadre d’une trop grande complexité – et ce, même si cette complexité résulte d’un idéal de restitution au plus exact, c’est-à-dire au plus conscient des réalités constitutives du passé ? C’est le défi que se propose de soutenir un ouvrage de seize historiens qui se prêtent aux idées du moment en valorisant des approches transnationales, connectées et globales. On s’interrogera donc sur une si grande exigence qui, pour satisfaire à la vérité historique, se couperait d’un public. N’y aurait-il pas en effet nécessité à harmoniser les exigences d’objectifs parfaitement fondés et la raideur formelle d’un principe méthodologique qui, après examen, paraît plus éclaté, voire abstrait, qu’il ne l’admet, quand il ne touche pas à un certain relativisme, du fait même du caractère partiel des sujets abordés, si on les met en perspective avec les attendus qui les sélectionnent. À ce caractère parcellaire, parfaitement assumé, du projet s’ajoute le risque d’une étude en forme d’« inextricable dédale » sur les origines de notre époque contemporaine. Les auteurs prennent garde d’ailleurs d’afficher un pluriel pour surmonter la difficulté : ce seront des histoires très sérieuses qui nous amèneront au bout de la compréhension de notre passé. L’historien n’est donc pas dupe de son procédé, le plan est partiel et ne peut aboutir qu’à un « vertige des entrelacements », faute de moyens suffisants. Humain, trop humain, direz-vous. C’est certainement un trait typiquement français et même parisien que d’éviter d’être dupe d’une posture systématique. On en saura gré aux auteurs.

On ne peut que louer cette dynamique de groupe insufflée par un travail en commun qui fait si souvent défaut aux travaux académiques français. Et qu’importent les risques d’éclatement, de fragmentation du discours, le chercheur solitaire n’a jamais été immunisé contre les jongleries périlleuses ou les apories. Alors ne boudons pas notre plaisir quand d’autres chercheurs, venus d’universités anglo-saxonnes apporter leurs différences, enrichissent le débat. Dès lors, le lecteur s’attend à un festival de surprises, son petit savoir mis à mal et bousculé, rendu terne et obsolète. Ce que l’homme moderne souhaite, c’est se démarquer des schémas d’hier, trouver une voie singulière dans tout ce tohu-bohu historique qui nous a vus advenir, neufs au milieu des obscurantismes antérieurs, ceux des guerres et des ingérences transnationales, ceux des monolithismes sociaux et économiques, du binarisme des idéologies, de l’omnipotence du modèle masculin. L’attente actuelle est grande, globale ; toute présence vivante prétend légitimement à la singularité et cherche à se retrouver dans l’énumération que les sciences produisent des composants du monde et de l’univers.

Un livre est une idée, il est aussi une démonstration. Dans cette publication dirigée par Quentin Deluermoz et sur une trentaine de pages, nous découvrons un exposé de la méthodologie suivie. Trente pages fournies, doctrinaires, preuves de l’importance du discours métacritique qui engage le projet. Le ton est d’ailleurs donné par l’avant-propos et son procédé de déterritorialisation. La réflexion partira de l’exogène, du décentré, pour atteindre sa cible : dans un vœu d’efficience et de pure scientificité, l’observateur-historien entrera dans un espace et des temps qu’il estime mettre à jour. Les auteurs veulent marquer leur époque et entrer à leur tour dans l’histoire en théoriciens précurseurs. L’ambition première est cependant à tempérer, car cette entrée en matière voulue depuis l’extérieur demeure largement immergée dans la connaissance du milieu étudié, dans son tissu rural et ancestral. L’exemplarité du Perche comme représentation du développement de la France au cours des derniers siècles, ayant vu s’installer les révolutions industrielles et libérales et poursuivre l’œuvre de 1789, relève d’une gageure et d’une conviction assez classiques et répertoriées. La question est donc de savoir ce qu’il y a de neuf et de mesurer l’invention derrière le discours, car c’est à l’aune des découvertes scientifiques comme également de notre étonnement de profane qu’on juge le contenu du panier. Qu’apprend-on ?

L’histoire est effectivement, depuis ses origines antiques, une pratique philosophique ; c’est un examen de conscience qui engage autant l’auteur que son lecteur. On retrouve dans cet ouvrage les grandes orientations du genre globaliste : faire de la périphérie un port d’observation central, rompre les perspectives et les primautés antérieures, chercher la désaliénation de notre regard actuel pour dire le passé, décadrer notre savoir en guise de contrordre, le ligaturer dans un même ensemble dépolarisé. Le lecteur est familiarisé aux notions de circulation, de transfert, d’impérialisme, de déconstruction, de vérité refoulée. Aussi, pour esquisser en trois cents pages deux siècles et demi d’évolution, faut-il pratiquer des arbitrages et des coupes.

Évidemment, on ne peut qu’apprécier l’effort de recontextualisation, qui permet à chacun de se saisir d’un savoir mis en relation, relayé à travers le temps et l’espace jusqu’à nous et qui justement nous parle. Nous y voyons l’homme incarné, notre frère, et pas seulement une figure honorée et abstraite, appartenant à un passé inaccessible et impersonnel. Évidemment aussi, l’idée d’apporter de la complexité, c’est-à-dire de restituer la nature complexe des phénomènes qui construisent autant l’histoire humaine que la simple réalité dont nous sommes témoins, germe au sein de notre monde multipolaire et globalisé qui fourmille de récits multilatéraux, de discours imbriqués les uns dans les autres. Nos ancêtres n’y avaient pas pensé ! On fait toujours de l’histoire avec le présent où on se situe ; aucun historien ne saurait s’en affranchir et rester dupe, au risque sinon de se dessaisir.

Même en s’en défendant, cette histoire très synthétique et plutôt directive semble nous conter l’action d’une volonté à l’œuvre, l’application d’un programme et d’une logique au fil des époques. N’est-ce pas encore sous des dehors vertueux (comme il se doit, on retrouve cette devise méthodologique invariable à toutes les époques de pratique scientifique dominante, depuis les balbutiements romantiques et l’infaillibilité positiviste) une relecture tardive de la philosophie de l’histoire, où le destin de l’homme se trouve scellé et mis en scène en vue d’un objectif politique et sociétal prédéfini ? Tout est donc une question de méthode, d’explication, de pédagogie ; on nous met sur le chemin à l’aide de faits organisés, d’une mémoire retissée, à partir d’un idéal qui combine logique et réalisme critique.

Ces « histoires globales » sont bien l’expression d’un idéal obligé qu’on finit toujours par manquer et qu’il faut sacrifier. On se souviendra ici des regrets qu’exprime Marc Bloch dans L’Étrange Défaite en 1940, regrets cuisants sur le fait qu’il n’ait rien vu venir de la guerre, qu’il n’ait pas non plus pris conscience de l’état déliquescent de sa nation et de la population, déplorant avec amertume que son engagement antérieur demeurât très en deçà des besoins que méritait la situation d’alors, admettant en somme que la réalité lui avait échappé. L’idéal scientifique et son confort académique ont leurs travers et leurs absolutismes, difficilement compatibles avec la marche réelle du monde qui ne se laisse jamais réduire à des idées, aussi généreuses et clarifiées soient-elles.

  • 1. La disparition de la revue Le Débat (1980-2020), faute de lecteurs assidus et chevronnés, en est un exemple.
La Découverte, 2021
344 p. 23 €

Édouard Galby-Marinetti

Écrivain et psychanalyste, ancien enseignant à l’université Montpellier III, spécialiste des questions d’art et d’histoire dans la littérature moderne.

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Patrimoines contestés

Depuis la vague de déboulonnage des statues qui a suivi l’assassinat de George Floyd, en mai 2020, la mémoire et le patrimoine sont redevenus, de manière toujours plus évidente, des terrains de contestation politique. Inscrire ces appropriations de l’espace urbain dans un contexte élargi permet d’en comprendre plus précisément la portée : des manifestations moins médiatisées, comme l’arrachement de la statue d’un empereur éthiopien en Grande-Bretagne, ou touchant à des strates d’histoire inattendues, comme la gestion de la statuaire soviétique, participent d’une même volonté de contester un ordre en dégradant ses symboles. Alors qu’une immense statue célébrant l’amitié russo-ukrainienne vient d’être démontée à Kiev, le dossier de ce numéro, coordonné par Anne Lafont, choisit de prendre au sérieux cette nouvelle forme de contestation, et montre que les rapports souvent passionnés que les sociétés entretiennent avec leur patrimoine ne sont jamais sans lien avec leur expérience du conflit. À lire aussi dans ce numéro : l’histoire, oubli de l’inconscient ?, le prix de l’ordre, pour une histoire européenne, les femmes dans l’Église, les réfugiés d’Ukraine et nos mélancolies secrètes.