La fin de la conversation ?. La parole dans une société spectrale de David Le Breton


Observant les rues, les restaurants, les trains, les parents promenant leurs enfants, les nounous les surveillant au square, les étudiants à la cafétéria ou dans les salles de cours, la ménagère faisant ses courses au supermarché, des collègues de travail déjeunant à la même table, David Le Breton constate que de plus en plus de personnes sont captives de leur portable, s’isolent dans une invisible bulle numérique, soliloquent, parlent à des absents… Anthropologue des sens, du corps, du rire et du sourire, de la marche et du vélo, il se préoccupe de ce qui facilite les relations entre les personnes et, avec inquiétude, se demande si nous ne vivons pas une profonde mutation communicationnelle avec la généralisation des écrans.

Avec le téléphone portable et plus encore le smartphone, en 2008, notre rapport aux autres connaît un changement anthropologique que l’on ne peut plus ignorer et qu’il nous faut analyser. C’est précisément le but de cet ouvrage à l’écriture élégante et au diagnostic ferme : « Le smartphone à la main, accaparé par une communication orale, la rédaction ou la lecture d’un texto, d’un téléchargement ou d’une recherche sur le web, les yeux braqués sur l’écran, les écouteurs aux oreilles, coupé de son environnement ou plongé dans un univers intérieur sous contrôle, l’hyper-individu contemporain ne perçoit que de manière accessoire son environnement physique et humain. » Plus personne ne tolère un temps mort, y compris pendant un échange téléphonique, il est aussitôt comblé par le zapping. Un Britannique « moyen » consulte au moins deux cent vingt et une fois son portable par jour (en 2016), des étudiantes de l’université Baylor, à Waco (Texas, en 2015) avouent passer dix heures par jour à pianoter sur leur portable, on ne compte plus celles et ceux dont le sommeil est perturbé par l’usage du téléphone, on parle même de phubing (de phone et snubing, « ignorer ») quand on envoie un SMS tout en dialoguant avec quelqu’un d’autre !

La conversation, cette relation attentionnée entre deux ou plusieurs personnes, s’estompe, altérée par la domination technologique. La conversation n’est pas une activité salonarde, elle participe de la discussion plus ou moins argumentée, du désaccord, de la spontanéité et de la gratuité. On parle et la parole devient parlante, ce qui conduit l’un à se remettre en question et un autre à mieux argumenter sa position. La conversation s’effectue à visage découvert, sans masque, sans avatar, sans voile. « Les réseaux sociaux incarnent un monde de l’autre sans autres, ils exorcisent ces derniers en les réduisant à des signes en contrôlant le contact, sans responsabilité à leur égard, sans être encombré de leur présence. » Les modalités numériques ne s’accordent plus aux temporalités de la conversation, à ses hésitations, ses silences, ses emportements, elles contrarient le déroulement de la journée et la chronobiologie des cyborgs. Qui lit sur le visage de son interlocuteur ? Qui entend les expressions de sa voix ? Qui s’interroge sur le sens du mot « contact » mis à toutes les sauces, alors même qu’il témoigne souvent d’une absence de contact réel, physique, synchrone ? La suprématie des écrans devient une tyrannie, ce que Günther Anders ou George Orwell ont déjà formulé, les cultures laissent la place au formatage des Gafam. Que faire ? Résister ! Comment ? En conversant, seule manière de renouer avec la présence de l’autre et de manifester l’incarnation de la parole.

Métailié, 2024
112 p. 15 €