Examen de conscience. Poésie russe en temps de guerre sous la direction d’Elena Balzamo
Rassemblant des poèmes hétéroclites, ce recueil n'a pas moins pour ambition de faire entendre des voix d'auteurs russes qui interrogent les affres de la guerre en Ukraine.
« Il y a des époques dans l’histoire où seule la poésie est capable d’appréhender le réel qui échappe à l’entendement humain, de le faire rentrer dans un cadre délimité », écrit le prix Nobel de littérature 1987, Joseph Brodsky, qui, arrêté pour « parasitisme » – il n’était que poète –, passa cinq années en détention. On connaissait bien le rôle qu’a joué la poésie à l’époque soviétique, où des vers étaient composés, mémorisés, récités, ou simplement murmurés pour échapper à l’emprisonnement, et permettaient de persévérer, de faire un examen de conscience, aussi bien individuel que collectif. Cette poésie des samizdats, sous le manteau, s’est vu ouvrir toutes les portes après l’effondrement de l’URSS. Et avec le souffle de la liberté, puis le règne de l’argent, l’ouverture des frontières, le changement de générations, cette poésie de résistance, de cri de liberté et de conscience s’est évaporée, le débat politique ayant trouvé, un moment, d’autres lieux d’expression.
Voilà que, dans le fracas des explosions qui ont secoué la terre et le sol ukrainien, on entend le cri des nouveaux suppliciés, la répression qui s’est abattue sur les opposants à la guerre. A-t-on entendu le bruit de cette autre explosion, plus discrète, mais bien réelle : celle de la poésie russe, qui a souvent joint sa voix à celle ouverte et publique de l’Ukraine ? La motivation principale derrière cette vague de poésie n’était pas de s’opposer à la guerre, les manifestations étant rapidement réprimées, mais plutôt de chercher à comprendre comment on en est arrivé là. Ce fut le moment d’effectuer un nouvel examen de conscience, individuellement, mais surtout collectivement. Ce n’est pas par hasard que le pronom dominant n’est pas le « je », mais le « nous ». De lyrique la poésie devient critique : le poète endosse la responsabilité de ses compatriotes pour les crimes perpétrés.
Il n’a pas été aise de rassembler ces poèmes – édités ici en bilingue – ni d’en nommer avec certitude les auteurs. Ce qui frappe, c’est l’omniprésence de personnages et de motifs bibliques : Caïn, Abel, Lot, les attributs de l’Apocalypse, et, bien sûr, le Christ. Ce qui peut paraître étrange dans une société largement déchristianisée, mais qui s’explique par la référence à la poésie classique russe. Mais il y a aussi une référence inverse à la grande guerre patriotique :
« Je demande pardon
À Ivan, mon grand-père médecin
… J’entends ta voix grand-père.
Sommes-nous donc morts aux abords de Moscou
Pour qu’ensuite un Russe laisse veuve
Une Ukrainienne »
Ossip Mandelstam disait qu’il n’y a qu’en Russie qu’on respecte vraiment la poésie, car il n’y a qu’en Russie qu’on épouse quelqu’un pour des vers. Heureusement, on ne pend plus pour des vers ; mais on emprisonne pour des durées de cinq ou six ans. A-t-on le droit de composer de la poésie « après Auschwitz » ? La fameuse question d’Adorno revient chaque fois que le genre humain touche le fond de quelque nouvel abîme. Nous savons désormais qu’on n’a non seulement le droit, mais aussi le devoir de le faire. Mikhaïl Lermontov, auteur d’Un héros de notre temps, mort à vingt-six ans au cours d’un duel, comme le fut Alexandre Pouchkine, n’avait-il pas écrit : « En Russie, un poète, n’est pas qu’un poète » ?