Une République française, 1870-1940 de Jean-Noël Jeanneney
Ce livre réunit des œuvres majeures qui ont marqué la carrière d’historien et d’écrivain de Jean-Noël Jeanneney. L’intérêt de cet important volume ne réside pas seulement dans cette impressionnante synthèse. On apprécie aussi la sélection opérée et l’agencement de ces grands textes. L’intention de l’auteur dépasse l’histoire et la littérature. Elle dénote son souci constant d’écrire et de décrire la République. Que ce soit la IIIe ou d’autres, réelles, souhaitées ou rêvées. Autrement dit, il y a là un souci historique et éthique – civique en somme.
Quelle méthode ? Le livre réunit dans un premier temps de grandes figures, des personnages charismatiques, auxquels nous « devons » la République. Ceux qui constituent, pour les lecteurs, des « lieux » de mémoire : Hugo, d’abord, Jaurès ensuite, mais aussi Clemenceau, Georges Mandel et d’autres encore, des personnalités qui restent les fondateurs mais sont aussi devenus nos phares, maîtres à penser pour qui veut pénétrer et poursuivre l’œuvre républicaine.
La mention de ces hautes personnalités nécessitait ensuite l’analyse de celles et ceux qui ont œuvré pour suivre leur aventure et leurs principes. En politique, Jean-Noël Jeanneney le souligne, plusieurs voies sont possibles ou suivies, toutes ne sont pas forcément parallèles. Elles se recoupent parfois. René Rémond peut ainsi côtoyer Honoré Daumier, arts différents, histoires distinctes, mais voies convergentes. Daniel Stern, alias la comtesse d’Agoult, mais aussi « les » Halévy ou Waldeck-Rousseau et, bien sûr, Léon Blum. Autant de personnages dont ce livre nous éclaire les choix, les itinéraires, les succès et parfois les épreuves, entre essais et échecs.
Un troisième volet de cette somme s’inscrit dans un registre tout à fait actuel, qu’ont amorcé les études sur les sensibilités qui doivent tant à l’œuvre d’Alain Corbin : les passions. Et parmi elles, la douleur, les douleurs, celles du deuil qui envahit les périodes de la guerre et de ses lendemains, mais aussi celles des souffrances qu’impose, par exemple, la privation de l’échange des idées et de la communication interpersonnelle, et dont témoignent les lettres ou la correspondance, expurgée par le contrôle postal, plus particulièrement dans les armées. Malicieusement sans doute, pertinemment assurément, Jean-Noël Jeanneney glisse dans cette partie du livre la passion du duel qui, à elle seule, surprend le lecteur en quête de passions françaises, et l’extrait des souffrances précédemment décrites. À cette occasion, le courage d’un Gaston Defferre fera sourire ceux ou celles qui le découvrent, et rire les habitués de ce théâtre politique.
Le quatrième volet aborde l’une des questions qui tourmente ou mine la République : le rapport du politique au financier, sous un intitulé qui alimente bien des parlottes : les « histoires d’argent ». Ne sont-elles pas l’un des arguments les plus funestes des partis politiques qui conspuent la République ? Les « affaires » montent ici en première ligne : Rochette, Caillaux, la rémunération des élus, le jeu des banques, la spéculation, les fonds secrets, etc. – autant d’infortunes ou de disgrâces qui mettent la volonté républicaine en danger.
Celle-ci ne s’arrête pas aux frontières des lois et à la volonté des acteurs, quels qu’ils soient. Elle nécessite des signes, des emblèmes, des marques et des gestes concrets qui rendent ses idéaux visibles, sensibles et communicatifs. C’est l’objet de la cinquième partie où l’auteur jette son regard sur l’œuvre de ces (ses) années. Le drapeau, les drapeaux, l’honneur, les honneurs, le sacre d’Albert Londres, la radio, la presse (le rachat du journal Le Temps) : autant de signes qui traduisent les dérives ou les victoires de la République.
Mais ce livre important serait incomplet sans la mise en épingle de ce qui constitue l’essentiel de la société républicaine : les combats, ceux du passé mais aussi leurs répliques (l’histoire ne se répète pas, même lorsqu’elle bégaie) : dès 1881, la question du blasphème, d’une cruelle actualité aujourd’hui ; le problème des « leçons de l’histoire », celles qu’apprend ou qu’enseigne la gauche lorsqu’elle accède au pouvoir ou le brigue ; à l’inverse, le rappel des affres du fascisme, l’évocation de « l’affaire Maurras », etc.
Ce bel ouvrage se termine sur une pièce de théâtre, qui a connu le succès en France au festival d’Avignon et même trouvé son public à l’étranger : L’un de nous deux. C’est le dialogue entre Georges Mandel et Léon Blum, tous deux emprisonnés à partir du printemps 1943 dans une demeure proche du camp d’extermination de Buchenwald, en Allemagne. Au cœur de leur dialogue, la République. À l’issue de cette rencontre, Mandel, renvoyé en France, est assassiné par la milice en forêt de Fontainebleau. Ce dialogue, d’une puissance rare, représente la problématique de cet ensemble de textes et pose radicalement la question de la société ou de l’idéal républicain. Comme il l’écrit lui-même, Jean-Noël Jeanneney a pris le risque de cette mise en scène, car il avait osé, « quittant les travaux alourdis par des notes en bas de page, s’aventurer sur les rivages où il n’était pas interdit d’espérer rencontrer d’autres vérités ». Pour le lecteur, on précise que le « Bouquin » ne comporte que peu de notes, mais beaucoup de réflexions. C’est ce qui fait son prix.