Libres d’obéir de Johann Chapoutot
Cet ouvrage retrace une certaine continuité des pratiques instaurées sous l’administration nazie, dont Reinhard Höhn a été le promoteur. Reinhard Höhn est un juriste, militant nationaliste de la mouvance völkisch et antisémite. Il adhère en 1933 au Parti nazi et devient l’adjoint de Reinhard Heydrich. À l’issue de la guerre, il échappe à la justice et, aidé par les réseaux d’anciens SS, occupe un poste de directeur à la Deutsche Vertriebsgesellschaft1. Selon Höhn, les sujets allemands se trouvent dans une dépendance quasi féodale envers l’administration et sont dans l’obligation d’obéir. Il propose d’instaurer une flexibilité dans le fonctionnement administratif, répondant à la volonté du nazisme de détruire les structures administratives pour les remplacer par un système communautaire dont les membres sont liés par la race. Il est donc important d’instaurer une forme d’égalité dans les pratiques de l’État et de permettre à ses membres une certaine liberté d’action. Celle-ci doit cependant suivre un cadre général, dicté par la Menschenführung venant d’une structure supérieure. Cela peut être comparé à un corps dont les membres sont mobilisés non sur ordre mais librement, cependant uniquement dans une seule direction. Le système pensé par Höhn repose sur une pseudo-égalité et une pseudo-liberté, dont le but est seulement d’optimiser le fonctionnement du corps social. L’individu est dissous dans la communauté mais, grâce à la liberté octroyée, reste pleinement responsable du résultat. L’illusion d’une liberté d’agir cache en fait une « liberté d’obéir ». Johann Chapoutot décrit comment Höhn a transplanté ces idées dans le microcosme des entreprises de la République fédérale d’Allemagne naissante, en créant à Bad Harzburg une école de management reconnue, qui a formé un grand nombre de responsables et serviteurs de l’État. Si Höhn n’a jamais manifesté, après la guerre, d’inclination pour le nazisme, les pratiques managériales proposées s’inscrivent dans la continuité de son engagement passé. Dans ce type de management, l’individu a en effet l’impression de participer dans un processus créatif, mais demeure dans l’illusion de la liberté.
- 1.Voir Alexander O. Müller, Reinhard Höhn. Ein Leben zwischen Kontinuität und Neubeginn, Berlin, Be.Bra Wissenschaft Verlag, 2019.