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Notes de lecture

Dans le même numéro

Leyli et Majnûn de Jâmi

Illustré par les miniatures d’Orient. Trad. du persan, notes et introduction par Leili Anvar de Direction scientifique de l’iconographie et introductions par Amina Taha-Hussein Okada et Patrick Ringgenberg

mars 2022

Aragon s’était inspiré de la légende de l’amour impossible de Leyli et Majnûn pour écrire Le Fou d’Elsa. Cette vieille légende arabe, qui raconte comment un jeune poète entreprit un chemin de folie et d’anéantissement parce que celle qu’il aimait lui était inaccessible, a donné lieu à trois œuvres majeures de la poésie persane, publiées en 1188-1189 pour la version de Nezâmi, en 1298 pour celle d’Amir Khosrow Dhelavi, et en 1484 pour celle de Jâmi (1404-1492), l’un des derniers grands poètes soufis, né et mort à Hérat, dans l’actuel Afghanistan, et qui vécut une partie de sa vie à Samarcande. C’est la version de ce dernier, traduite par Leili Anvar et accompagnée de précieuses notes qui enrichissent la lecture, que les Éditions Diane de Selliers viennent de publier sous la forme d’un très beau livre illustré par de splendides miniatures persanes et mogholes. Patrick Ringgenberg, historien de l’art et des religions, chercheur associé à l’université de Lausanne, et Amina Taha-Hussein Okada, conservatrice générale du patrimoine, en charge des arts de l’Inde au Musée national des arts asiatiques-Guimet, ajoutent aux images des commentaires éclairants.

Devenir fou (majnûn) par amour est à la fois une fierté et un destin, que les traditions mystiques ont souvent associés à la recherche éperdue de l’union à Dieu, au divin, au cosmos. C’est assurément le sens de l’interprétation que propose Jâmi de cette figure d’un amour qui ne cède pas à l’impossibilité à laquelle la société ou les familles l’assignent, figure que l’on retrouve dans d’autres traditions que celle de l’islam – songeons, par exemple, à Tristan et Iseult.

Le grand poème, le long chant de Jâmi tient son lecteur en haleine, entre la compassion que font naître ses descriptions du désespoir douloureux des amants, dont l’emphase est à rapporter à la fois à l’époque de son écriture et à son contexte oriental, et le sublime d’une spiritualité dont on voit tout ce qu’elle doit à la tradition philosophique grecque. Le choix de Majnûn d’une fidélité absolue à l’amour – c’est-à-dire à la vérité – qui l’habite, jusqu’à en mourir, est fortement nourri de l’idée que la mort est une délivrance de l’âme de sa prison corporelle et terrestre. Comment ne pas songer à Socrate buvant la ciguë et à la tradition néoplatonicienne qui suit ?

C’est d’ailleurs l’important enseignement collatéral de ce livre. Un enseignement frappant, tant à partir du texte que par les commentaires qui accompagnent les miniatures qui lui font écho. Certes, ce poème mystique est éminemment oriental, persan, et pourtant il s’inscrit dans une culture beaucoup plus large. Les images aussi, où l’on note à la fois la grande influence de la Chine et celle des peintres de la Renaissance européenne. De toute évidence, l’interdit de la représentation de la figure humaine et du Prophète n’était pas alors si prégnant qu’il l’est devenu1. En 1484, il y a pourtant déjà longtemps que l’islam est réputé s’être refermé, après avoir réduit au silence les mutazilites, et Averroès est mort depuis trois siècles, sans avoir de successeurs qui lui soient comparables.

L’islam, tel qu’il transparaît de l’œuvre de Jâmi, est en fait impensable sans son lien avec l’Occident. Comme le soutient Jacqueline Chabbi, lorsque son expansion a été telle que les fondements tribaux – d’une anthropologie marquée par les conditions très particulières de vie dans le désert de la péninsule arabique, en particulier autour de La Mecque – n’étaient plus aptes ou suffisants pour unifier l’espace conquis, les conquérants ont prolongé ce qu’avait déjà commencé le Prophète : ils ont puisé dans ce que leur offraient la Grèce et le judéo-christianisme les éléments nécessaires à la survie de leur empire. Ils l’ont fait, certes, en les réinterprétant, mais les liens sont indéniables et profonds. Y compris plastiquement : Amina Taha-Hussein Okada explique ce que certaines représentations de Majnûn doivent à l’œuvre de Dürer, notamment aux Quatre Cavaliers de l’Apocalypse (1498), et que « la figure de Leyli dérive ostensiblement de gravures européennes et, en l’occurrence, d’une allégorie de la Piété royale, gravée par Pieter van der Heyden ». Il y a même un côté « franciscain » dans la vie de Majnûn au désert, entouré des animaux sauvages, que l’on ne peut manquer de rapprocher de la prophétie d’Isaïe qui annonce que le loup vivra en paix avec l’agneau et que la panthère se couchera avec le chevreau…

En ce sens, l’islam est étroitement lié à l’Occident, contrairement à ce que l’on dit aujourd’hui tant en Europe qu’en Orient. Il en est partie prenante. Sans doute l’imprégnation est-elle réciproque, puisque certains rattachent la tradition européenne de l’amour courtois à des influences littéraires arabo-andalouses. Mais on peut alors évoquer Ovide et les romans grecs des premiers siècles de l’ère commune. Il faudrait aussi élargir le champ des influences au-delà de l’Occident, en pensant les relations de l’islam à la civilisation chinoise, à laquelle les miniatures font des emprunts flagrants. Tout cela relève d’un entrelacs historique dont ne rend pas compte le « choc des civilisations ».

La lecture de Jâmi nous rappelle donc que l’interpénétration des cultures ne date pas d’hier. Nous aurions intérêt à nous en souvenir pour penser la présence de l’islam dans la société française. Ce n’est pas une présence si radicalement étrangère qu’on le dit, mais plutôt une réinterprétation de nos propres représentations. Mais encore faudrait-il que nous entretenions nous-mêmes avec celles-ci un dialogue vivant. C’est tout l’intérêt d’un tel travail éditorial de nous le suggérer.

  • 1. On lira à ce sujet le puissant et volumineux roman d’Orhan Pamuk, Mon nom est Rouge [1998], trad. par Gilles Authier, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2001.
Éditions Diane de Selliers, 2021
432 p. 230 €

Jean-François Bouthors

Éditeur, journaliste et écrivain, il est l’auteur de plusieurs livres, dont La Nuit de Judas (l’Atelier, 2008), Paul le Juif (Parole et Silence, 2011), Délivrez-nous de "Dieu". De qui donc nous parle la Bible ? (Médiaspaul, 2014), Comment Poutine change le monde (François Bourin, 2016), Nous, Français (L’Observatoire, 2018) et, avec Jean-Luc Nancy, Démocratie ! Hic et nunc (François Bourin, 2019).…

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L’inflation récente des usages du mot « souveraineté », venue tant de la droite que de la gauche, induit une dévaluation de son sens. Dévaluation d’autant plus choquante à l’heure où, sur le sol européen, un État souverain, l’Ukraine, est victime d’une agression armée. Renvoyant de manière vague à un « pouvoir de décider » supposément perdu, ces usages aveugles confondent souvent la souveraineté avec la puissance et versent volontiers dans le souverainisme, sous la forme d’un rejet de l’Union européenne. Ce dossier, coordonné par Jean-Yves Pranchère, invite à reformuler correctement la question de la souveraineté, afin qu’elle embraye sur les enjeux décisifs qu’elle masque trop souvent : l’exercice de la puissance publique et les conditions de la délibération collective. À lire aussi dans ce numéro : les banlieues populaires ne voteront plus, le devenir africain du monde, le destin du communisme, pour une troisième gauche, Nantes dans la traite atlantique, et la musique classique au xxie siècle.