Hospitalité. Vol. II. Séminaire (1996-1997) de Jacques Derrida


Depuis 1986, pendant deux heures, chaque mercredi, dans l’auditorium de l’École des hautes études en sciences sociales, Jacques Derrida lit un texte dactylographié de vingt-cinq à trente-cinq pages, en s’autorisant quelques digressions que des enregistrements permettent de reconstituer. Le remarquable travail des éditrices Pascale-Anne Brault et Peggy Kamuf offre l’intégralité des propos du philosophe pour dix séances, qui traitent en 1996-1997 du même thème que l’année précédente, de « l’hostipitalité » (jeu de mots à partir de « l’hospitalité » et de « l’hostilité »).

Il commence par rendre hommage à Emmanuel Levinas, mort en décembre 1995, avant de préciser les autres axes de l’année, dont le « droit cosmopolitique » de Kant ou encore l’accueil des sans-papiers et des migrants. Lire ces leçons revient à assister à ces séances, à comprendre comment Jacques Derrida travaille, à partir de quels textes, qu’il décortique, analyse, commente, tout en les reliant entre eux afin de formaliser sa pensée. C’est en suivant l’ensemble du séminaire que le lecteur voit se préciser certaines affirmations, comme celles-ci : « l’inhospitalité est une modalité de l’hospitalité » ; « l’hospitalité est l’éthique même, le tout et le principe de l’éthique » ; « je suis accueilli par qui j’accueille » ; ou encore « l’hospitalité est la déconstruction du chez-soi, la déconstruction est hospitalité à l’autre, à l’autre de soi, à l’autre de son “autre”, à un autre qui est au-delà de tout “son autre” ». Derrida revient à plusieurs reprises aux livres de Levinas et à la Bible, mais aussi à l’Inde avec Charles Malamoud, à Flaubert (La Légende de saint Julien l’Hospitalier), à Kafka, à Louis Massignon. Avec ce dernier, il aborde la question de l’hospitalité selon l’islam et remonte à Abraham, source des trois monothéismes.

Pour terminer l’année avec Levinas et Le Temps et l’Autre, ce qui lui permet de questionner aussi bien Bergson que Heidegger et de s’attarder sur le sens du mot « substitution » ou de « à la place de ». Après un magnifique exposé sur ce terme, il note : « Ce n’est donc pas le critère de l’irremplaçabilité, de singularité, de l’unicité (solo numero) qui distingue la substitution “éthique” – appelons-la ainsi, pour faire vite – de la simple substitution arithmétique. Il faut prendre en compte, si on peut dire, avec ces valeurs de compassion, d’expiation et de sacrifice, une autre donne. Et avec elle, nous allons nous retrouver immédiatement au cœur de la question de l’hospitalité, de l’hostipitalité. » Comme toujours avec Derrida, il y a la substance du cours, construit et enseigné, et un foisonnement d’idées appelant à fermer les yeux et à les laisser advenir…

Seuil, 2022
368 p. 24 €