Que m’est-il permis d’affirmer ? Philosophie des confessions de Philippe Büttgen
Souvent cantonnée à son champ juridique, quand elle n’est pas égarée dans de vaines polémiques, la laïcité est parfois saisie par la philosophie, mais rarement par la philosophie des religions. En effet, lorsqu’elle s’en saisit, la philosophie la comprend presque toujours à partir du mode de vie qu’elle implique au sein de l’espace public des sociétés sécularisées, se focalisant alors sur les signes et les comportements religieux plutôt que sur les discours que les religions produisent. L’originalité de l’approche de Philippe Büttgen consiste à partir non de ces données sociologiques, mais de ce que disent les religions, en partant du genre qui est par excellence celui du christianisme : la confession.
La confession renvoie au moins à trois sens différents : un sens pénitentiel, un sens social et un sens doctrinal. On confesse ses fautes, on est de confession juive, chrétienne ou musulmane, et surtout, ce qui est ici essentiel, on peut confesser ce en quoi l’on croit. Prise en son sens doctrinal, la confession est donc un témoignage par lequel celui qui la prononce s’engage dans une communauté. Pour rendre compte plus précisément de ce qui se joue dans la confession verbale, Philippe Büttgen mobilise continûment la fameuse théorie des « actes de langage » développée par John L. Austin dans Quand dire c’est faire1. En effet, la formule des confessions n’est pas un énoncé performatif du même type que celui qui caractérise, dans le christianisme, les sacrements : elle est ce qu’Austin appelle un statement, plus précisément ce que Philippe Büttgen appelle un « constatif absolu », qui ne transforme pas la réalité qu’elle désigne mais en reconnaît la vérité par sa répétition. Si la matrice des confessions de foi est chrétienne, le genre peut s’élargir aux autres religions, dans la mesure où celles-ci s’appuient sur de telles formules d’attestation, qu’il s’agisse de la chahada de l’islam ou des Trois Refuges du bouddhisme, pour nous en tenir aux exemples analysés par Philippe Büttgen. L’essentiel est ici que ces formules prétendent à la vérité, là où les performatifs y sont indifférents, et surtout que leur valeur tient à leur « itérabilité » : il ne suffit pas de croire, il faut répéter que l’on croit. La confession de foi est donc un dispositif essentiel de toutes les religions, du moins celles que pratiquent les croyants aujourd’hui. En effet, comme le suggère une remarque de l’auteur, les fondateurs de la sociologie des religions ont peut-être eu tort d’appréhender le « fait religieux » à partir des religions lointaines : à tout le moins n’ont-ils pas perçu l’importance de la confession pour les religions occidentales.
Du verbal au social, il n’y a en effet qu’un pas. Mais pour le faire, il faut tenter de dénouer l’intrication entre le sens doctrinal et le sens pénitentiel des confessions, dont Augustin a tellement médité la profondeur. L’étude magistrale des Confessions que livre Philippe Büttgen dans la seconde partie, dans un dialogue étroit avec la phénoménologie, permet de lever beaucoup d’ambiguïtés. À l’époque d’Augustin, « confesser » revêtait d’abord un sens juridique : on « confessait » un délit ou un crime devant le tribunal. Or, comme l’a montré l’auteur à partir d’une exégèse remarquable du Nouveau Testament, l’invention du christianisme a consisté à « sortir du procès ». Il fallait donc un véritable renversement pour que la confession en vienne à signifier « l’aveu non plus arraché sous la contrainte mais rebelle à l’abjuration ». La confession de foi vient donc se greffer sur la confession juridique mais, au moins chez Augustin, elle en est bien le « centre de gravité ». En imposant la confession privée et forcée à partir de 1215 (concile de Latran IV), le christianisme latin semble avoir oublié cette vérité première de la confession, qui n’est autre que celle des Évangiles : il a en tout cas contribué à forger l’image d’un christianisme « scindé », voire « disloqué » entre deux pôles : celui de l’aveu et celui de la foi. Pourtant, la relecture de l’œuvre de Michel Foucault que propose Philippe Büttgen, contre Foucault lui-même, permet de mettre en évidence qu’il y a bien une dualité propre à toute affirmation religieuse : dans la mesure où elle est publique, on peut parler d’un « “pôle parrésia” de la confession de foi » et, puisqu’elle se prononce sur la vérité du Dieu qu’elle proclame, également d’un « “pôle statement” du credo ».
Il y a donc dans le discours religieux une « rationalité minimale » qui devrait retenir l’attention de tous. Tel serait le sens d’une « laïcité réformée » en faveur de laquelle plaide l’auteur. Si la laïcité consiste dans un pacte de discrétion, celle-ci ne l’autorise ni à faire taire ni à faire avouer les autres : pour retrouver la marque de son libéralisme originel, elle devrait bien plutôt « ne pas chercher l’aveu, mais accueillir la confession ». On ne peut qu’espérer que l’ouvrage de Philippe Büttgen reçoive l’accueil qu’il mérite au-delà du champ académique et que ses thèses, parfois audacieuses mais toujours argumentées, soient discutées et contribuent à mieux structurer les débats sur la laïcité.
- 1. La première traduction française, par Bruno Ambroise, de la deuxième édition [1975] de ces conférences, prononcées à Oxford entre 1951 et 1954 puis à Harvard en 1955, vient de paraître en 2024 aux éditions du Seuil, dans la collection « L’ordre philosophique ».