Le sauvage et le politique d'Édouard Jourdain

Avec le sauvage, Édouard Jourdain mobilise une définition du politique dans laquelle l’organisation sociale vise à conjurer les conflits – comme le fait l’État moderne ou comme le font le sacré, la guerre et la famille dans les sociétés sans État.


Les violences, ici et ailleurs, témoignent-elles d’une période de « décivilisation » ? La nature ou la tradition s’imposent-elles en retour comme des espaces à protéger de la volonté humaine ? En réponse à ces questionnements, l’ouvrage d’Édouard Jourdain s’intéresse à un kaléidoscope de notions politiques trouvées dans les sociétés primitives et sans États. Il dessine alors un paysage contrasté des récits qui forment nos propres présupposés politiques. Ainsi conçu, le sauvage n’est pas l’état réel des sociétés étudiées par l’anthropologie depuis le xixe siècle, mais une image de l’altérité radicale. Relisant Lévi-Strauss, Scott, Clastres, Graeber, mais aussi Lefort ou Bourdieu, Édouard Jourdain montre comment les formes politiques de la modernité se sont faites avec cette idée du sauvage : pré-politique, c’est-à-dire préalable à la conscience de classe pour les marxistes, qui peuvent y chercher une utopie égalitaire ; archaïsme pour les penseurs de l’État et du progrès technique ; fantasme d’un retour à la nature pour une pensée qui cherche à dépasser la modernité productiviste. Édouard Jourdain, connu pour ses travaux sur l’anarchisme et la pensée libertaire, montre qu’il y a du politique sans État, c’est-à-dire sans pouvoir centralisé, et que celui-ci n’est donc pas naturel aux sociétés humaines. L’État, dans une interprétation prise à Clastres et à Bourdieu, est avant tout la centralisation d’un discours sur le social.

Une telle recherche survient opportunément à un moment de reconfiguration des visions collectives, alors que l’individu libéral, celui du récit de l’état de nature hobbesien (l’homme violent) ou rousseauiste (l’homme paisible), ne suffit plus à expliquer le monde et à guider l’organisation sociale par un État centralisé et protecteur. Édouard Jourdain ne poursuit pas la distinction entre nature et culture qui apparaît dans un ensemble de discours contemporains. Le naturel est lui-même une construction, qui n’a rien à voir avec la distinction que maintenaient les peuples primitifs, certes par d’autres formes que la modernité, mais avec la même fonction de maintenir le politique. Sans culture, la nature érigée en l’être total de Gaïa est un refus de « la conflictualité propre à la pluralité humaine » et annihile les possibilités d’action collective.

Le sauvage comme image permet au contraire d’ouvrir notre imaginaire politique à ce qu’il y a d’apparemment désorganisé voire de violent dans nos sociétés, tout en prêtant attention à ne pas détruire le monde, alors que l’État moderne s’est construit comme domestication et oppression, en se fondant sur une hiérarchie très nette. Édouard Jourdain rappelle ce qu’il y a de culturel dans les sociétés primitives – on pense aux régulations coutumières, à des inégalités fondées sur le genre, l’âge ou le statut, à la clôture cosmogonique et à des structures de pouvoir. Le chaos, comme menace à l’ordre du monde, vise à maintenir la clôture de l’ordre social et cosmogonique d’une société. L’autre est autant un danger qu’un moyen de cohésion interne. De ce point de vue, le pirate ou la sorcière, sur lesquels le discours politique contemporain revient depuis plusieurs années, ne sont pas un autre naturel : ils sont une figure de l’ombre (ou du sauvage) qui apparaît dans les mouvements de rationalisation, c’est-à-dire de maîtrise du réel, qu’il s’agisse de la mondialisation commerciale ou de l’ordre social.

Avec le sauvage, Édouard Jourdain mobilise une définition du politique dans laquelle l’organisation sociale vise à conjurer les conflits – comme le fait l’État moderne ou comme le font le sacré, la guerre et la famille dans les sociétés sans État. Le retour du sauvage lui permet alors d’esquisser une théorie sociale qui vise à « l’élargissement d’un monde commun » en « transformant les coordonnées du politique ». Il s’agirait de retrouver des fondements réels et partagés à partir de l’invention qu’ouvre l’altérité, par laquelle la démocratie semble être redéfinie au-delà des assemblées closes, de la représentation et même de la délibération. Le sauvage est une marge qui vient certes nourrir l’institution et interroger les coordonnées du politique – dans une perspective inspirée par Claude Lefort –, mais qui lui reste éternellement extérieure pour jouer son rôle perturbateur. Une telle approche de l’altérité permanente constitue également une réponse émancipatrice au discours populiste qui repose sur une logique agonale (l’opposition entre un peuple et une élite, à gauche comme à droite).

Presses universitaires de France, 2023
408 p. 23 €