Notes de lecture

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Le champ de Robert Seethaler

Trad. par Élisabeth Landes

juin 2020

Dans Le Champ – surnom donné à leur cimetière par les habitants de la petite ville autrichienne de Paulstadt –, Robert Seethaler fait de la mort le nœud battant et des morts les acteurs privilégiés de son récit. Un vieil homme, assis sur un banc en bois, au milieu des tombes, entend les voix de ses concitoyens défunts et, en vingt-neuf chapitres de longueur inégale, de deux mots à quelques pages, chacun d’entre eux se dévoile. À travers ces témoignages, livrés sans complaisance ni acrimonie, mais marqués du sceau de la pudeur et de la simplicité, des anonymes s’autorisent des pensées et des sentiments autrefois contenus, déniés ou enfouis. Un village entier, avec ses querelles de clocher, ses drames, ses transformations, sa topographie, prend forme et, finalement, c’est toute une page d’histoire qui naît de ces confidences, murmurées depuis l’au-delà comme autant de testaments intimes. Les thèmes chers à l’auteur se retrouvent, de la perception du destin d’un homme anodin et de son ancrage dans la société aux vecteurs mystérieux de la découverte de soi, en passant par le poids de la solitude ou la résonance des malentendus.

Robert Seethaler construit ses romans en miroir les uns des autres, comme à la recherche du mode d’expression le plus à même de l’accompagner dans sa quête de l’essentiel, de cet instant ultime où un homme se révèle dans toute sa singularité, réhabilitant son histoire de vie. Dans Une vie entière, le héros, Andreas Egger, parce qu’il est isolé, passif face à son destin, dépourvu de mots susceptibles de raconter ses blessures, témoigne du recours à la mémoire comme seule possibilité d’inscription dans une réalité sociale[1]. Dans Le Tabac Tresniek, le protagoniste, Franz Huchel, fait le chemin inverse quand, à partir de rencontres et de sentiments amicaux et amoureux, il finit par jouer un rôle actif dans le contexte politique de l’époque[2]. Dans Le Champ, la vision de ce vieillard qui accueille les mots sortis des tombes resserre encore le sens que chacun donne ou peut donner à cette conversation entre la vie et la mort : «Il se disait que l’homme n’était peut-être en mesure d’évaluer définitivement sa vie qu’après s’être débarrassé de sa mort.»

Les récits croisés de ces morts qui, de leur vivant, se sont souvent ignorés, mépris sur la teneur de leurs relations ou égarés dans leurs attentes, dessinent une cartographie de la bourgade, suggèrent son organisation sociale et dégagent les enjeux auxquels elle a été confrontée, les scandales qui l’ont agitée. La mort frappe sans distinction : le maire, la fleuriste, le facteur, le bistrotier, le marchand de primeurs, le curé, le journaliste, la femme de chambre, le jardinier, le petit commerçant, le paysan se font ainsi entendre.

Paulstadt finit par s’animer, devenir un lieu familier où l’imagination peut circuler librement entre l’église, le parking, l’épicerie, les boutiques de mode, la campagne à l’entour, l’hôtel ou encore le café. Ressortent aussi des épisodes peu glorieux comme le feu criminel qui a ravagé l’église, les négociations douteuses qui se sont conclues par l’achat du « Champ » ou la façade taguée de l’épicerie et les insultes proférées contre celui que l’on nommait le « chamelier ».

Le monde extérieur n’est pas évacué. Le rappel d’événements parfois plus lointains, telle la marche éperdue de cette mère, fuyant la guerre avec sa petite fille et se fixant à Paulstadt après bien des drames, la difficulté des paysans à subsister grâce à la terre qu’ils ont reçue en héritage, l’ouverture de magasins plus vastes et mieux approvisionnés ou la construction d’un parking laissent deviner la pénétration de la modernité.

La mort des protagonistes ou celle de leurs proches, les lieux où elle advient, les circonstances qui l’entourent, les gestes qui consolent servent de prologue à une méditation poétique sur l’âme humaine : un père évoque son fils mort-né ; la pensionnaire d’une maison de santé se souvient que son propre décès a suivi de vingt-six jours celui d’Henriette, son amie pendant soixante-sept jours seulement, la meilleure amie de toute une vie ; un jeune garçon détaille les étapes de sa noyade volontaire dans l’étang ; la propriétaire d’une modeste boutique de chaussures rappelle l’effondrement du dôme de verre qui l’a tuée ; le marchand de fruits et légumes n’a pas oublié son pèlerinage, sept ans avant sa propre mort, pour ramener les cendres de ses parents au pays.

La mort une fois advenue, la vie peut s’exprimer librement, dignement, car toute vie mérite d’avoir été vécue. La beauté de ce roman tient en la tendresse de l’auteur pour ces héros modestes qui trouvent enfin les mots pour raconter un moment de leur histoire, le seul qui importe – la première rencontre avec l’être aimé et la manière douce dont il effleure la main atrophiée, la composition d’une lettre à un père tombé à la guerre. L’amour, l’amitié, la solitude, la foi, mais aussi la honte, la frustration, le manque d’ambition ou la corruption naviguent ainsi d’un récit à un autre.

À chacune de ces confessions, souvent adressées à un être en particulier, au-delà même du nombre de pages qui varie, Robert Seethaler excelle à imprimer un rythme et une tonalité autres. Une mélodie, désuète et poignante à la fois, découle de ce tourbillon de paroles. Les sentiments éprouvés par les trépassés se répondent d’un chapitre à l’autre, leurs aventures se recoupent parfois, leurs espoirs, leurs échecs trouvent une raison d’être. Une forme de solidarité, de communion, absente de leur vivant, vient comme apaiser les morts dans une sérénité enfin trouvée.

« Mon banc est-il encore là ? Et le bouleau ? », se demande le vieil homme après sa mort. Tant qu’il y aura un lecteur pour entendre ses mots, sans doute.

[1] - Robert Seethaler, Une vie entière, trad. par Élisabeth Landes, Paris, Sabine Wespieser, 2015.

[2] - R. Seethaler, Le Tabac Tresniek, trad. par É. Landes, Paris, Sabine Wespieser, 2014.

Sabine Wespieser, 2020
280 p. 21 €

Sylvie Bressler

Critique littéraire à la revue Esprit depuis 2002.

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