Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États de James C. Scott
Dans sa préface au dernier livre de James C. Scott, le protohistorien Jean-Paul Demoule rattache celui-ci au courant de « l’anthropologie anarchiste », dont les tenants sont préoccupés par l’étude du pouvoir et de l’opposition à ce dernier. Scott est rangé par Demoule dans la même école de pensée que les anglo-saxons Marshall Sahlins, David Graeber, l’archéologue David Wengrow, mais également le français Pierre Clastres. Spécialiste de l’Asie du Sud-Est, Scott a analysé la résistance à la domination à partir de cette aire géographique. Il en a tiré plusieurs livres dont Zomia ou l’art de ne pas être gouverné (Seuil, 2013), où il s’intéressait aux stratégies mises en place par des populations de montagne asiatiques afin de se soustraire à l’emprise des États environnants. Avec Homo Domesticus, Scott conserve ses préoccupations relatives à la mise en place de la servitude, ou à son évitement, mais déplace son champ d’investigation aux débuts de l’agriculture et à la naissance des premiers États, en s’appuyant sur les dernières avancées de l’archéologie.
C’est à l’occasion d’une invitation à donner deux conférences à Harvard que James C. Scott s’est penché sur cette période et a actualisé ses connaissances sur les premiers temps de la domestication et de la formation des États. Surpris par l’évolution de la recherche dans le domaine, il a souhaité prolonger sa réflexion d’« amateur » en synthétisant et en proposant de nouvelles interprétations sur le sujet. Pour cela, Scott a focalisé son propos sur les travaux concernant la Mésopotamie, de 4 000 à 2 000 avant J.-C., à la fois parce qu’elle est la mieux connue et parce qu’elle s’avère décisive pour « l’émergence de l’État ».
Au cœur de son investigation historique, une question : comment et pourquoi sommes-nous passés de l’état de nomades chasseurs-cueilleurs à celui de sédentaires agriculteurs-éleveurs ? Et cette interrogation se double d’une autre : comment l’État est-il devenu le modèle dominant d’organisation sociale à l’échelle du monde ? James C. Scott écrit à rebours du grand récit de l’avancée de la civilisation. Ses préoccupations historiques rejoignent le concept en vogue d’« Anthropocène », entendu comme l’influence de l’activité humaine sur la planète. Si la révolution industrielle est souvent considérée comme le point de départ de cette ère, Scott propose de remonter plus loin dans le temps. Dès que l’homme maîtrise le feu, il commence à aménager son territoire. A fortiori, « l’apparition de la sédentarité, de l’agriculture et de l’élevage marquent un nouveau saut qualitatif dans la transformation du paysage par les humains ». Pour Scott, il serait donc possible de parler d’un « Anthropocène “faible” », antérieur à l’accélération permise par l’utilisation des énergies issues des hydrocarbures. Avant même l’apparition de tels facteurs technologiques, Scott identifie une cause institutionnelle déterminante : l’État, qui n’a de cesse de remodeler l’espace à son profit. En conséquence, Scott estime nécessaire un détour par « l’histoire profonde » afin d’expliquer ces changements décisifs pour la condition humaine et nous révéler « comment les choses que nous tenons pour évidentes sont réellement advenues ».
Si, pour un humain du xxie siècle, vivre en sédentaire au sein d’un État apparaît comme une forme normale d’existence, il s’agit pourtant d’un phénomène très récent à l’échelle de l’histoire de l’humanité. Pour Scott, l’équivalence faite communément entre sédentarité et stabilité a éclipsé les combats de populations nomades face à la montée en puissance de l’État. Les preuves archéologiques contemporaines battent en brèche le récit d’une « aspiration universelle » à la sédentarité, tout comme elles nous invitent à reconsidérer les conditions de vie des chasseurs-cueilleurs, moins sombres que ne le suppose l’imaginaire collectif. L’absence d’éléments probants nous incite à repenser le processus de domestication des animaux et des plantes sur la longue durée et non en tant qu’événement. Scott examine aussi à nouveaux frais la place de l’État dans le récit historique, place surévaluée par les traces monumentales ou textuelles qu’il laisse après son effondrement. Il date ainsi son « hégémonie définitive » vers 1 600 après J.-C. pour mieux relativiser sa domination spatio-temporelle et souligner la fragilité de ses premières expériences.
Le récit de James C. Scott débute avec « la domestication du feu, des plantes et des animaux et la concentration de nourriture et de population qu’elle a rendues possibles ». La domestication des céréales renforce un tel phénomène. Si celle-ci ne donne pas nécessairement naissance à l’État, elle en forme une condition indispensable. Scott souligne également l’ambivalence du phénomène de domestication : le passage à l’agriculture aurait rendu le travail plus long et pénible et constitué une forme de déqualification. Reprenant à son compte les thèses d’Esther Boserup, Scott avance que « seules la pression démographique ou une forme quelconque de coercition peuvent expliquer qu’une population de chasseurs-cueilleurs soit passée à l’agriculture ». La concentration de population, d’animaux et de cultures, provoquée par la sédentarité, a entraîné le développement de nombreuses maladies qui expliquent en retour la fragilité des premiers États. Par ailleurs, l’anthropologue considère qu’un « fléau d’un autre type frappait les populations affectées aux durs travaux des champs : les impôts en nature prélevés par l’État sous forme de céréales, de main-d’œuvre ou de conscription ». Les céréales seraient en effet particulièrement adaptées à la construction d’un État, notamment par la restriction de la mobilité que ces cultures imposent aux agriculteurs. L’État n’invente certes pas les techniques agricoles, mais il veille à les encourager pour se préserver et se développer.
À rebours des théories de la philosophie politique qui font de l’État une instance de protection de ses citoyens, Scott souligne l’aspect coercitif de ses premières incarnations. Les États luttent pour retenir leurs populations et ont largement recours à une main-d’œuvre servile, situation qu’illustre l’esclavage de la Grèce classique ou de la Rome impériale. Autrement dit, « la servitude semble avoir été une condition de la survie de l’État antique ». Scott passe également en revue les principales causes de disparition des premiers États, des maladies aux effets environnementaux de l’aménagement du territoire. Ce faisant, il revisite la notion d’« effondrement ». Il l’entend plutôt comme « un retour à la fragmentation des parties constitutives [des royaumes] », parfois à l’avantage des populations, surtout lorsque celui-ci coïncidait avec « la destruction d’un ordre social oppressif ».
Enfin, Scott réserve une place de choix aux « barbares » dans son récit, c’est-à-dire aux peuples sans État, allant jusqu’à parler d’un « âge d’or » pour eux « à l’ère des États antiques ». Du fait même de leur sédentarité, les premiers États sont vulnérables aux attaques de barbares mobiles, que ces derniers décident de les piller ou d’exiger un tribut. Néanmoins, les relations qui lient États et barbares passent avant tout par le commerce, très profitable aux seconds. L’existence de tels échanges et les hybridations culturelles auxquels ils donnèrent lieu relativisent la division « barbare/civilisé ». Toutefois, « il est probable que la principale marchandise échangée avec les premiers États ait été les esclaves […] En vendant leurs congénères ou leurs prestations militaires aux États, les barbares ont fortement contribué au déclin de leur bref âge d’or. »
Le lecteur familier des thèses exposées par James C. Scott dans Zomia ne sera pas surpris par celles avancées avec clarté et pédagogie dans Homo Domesticus. Scott propose une histoire en partie spéculative, reposant sur le principe archéologique que « l’absence de preuve n’est pas la preuve d’une absence ». Ses conclusions sont ainsi à prendre avec recul, puisqu’elles nous en apprennent parfois peut-être plus sur leur auteur, ses convictions anarchistes et sa méfiance à l’égard de l’État que sur la réalité historique. La démonstration de Scott oscille entre une forme de déterminisme et de volontarisme agraires, le choix de certaines cultures étant plus propice à la construction d’un État ou, au contraire, à une vie en dehors de celui-ci. Il est difficile de rester indifférent aux hypothèses de Scott, en particulier lorsqu’il invite à réexaminer les notions d’« effondrement » ou d’« Anthropocène ». En cela, le pari initial de Scott – faire de ses interprétations « des provocations destinées à stimuler et à faire avancer la réflexion et la recherche » – apparaît d’ores et déjà gagné.