Introduction à Bernard Charbonneau de Patrick Chastenet


Précurseur de l’écologie politique, Bernard Charbonneau (1910-1996) est très tôt conscient de l’incompatibilité entre la finitude du monde et la croissance infinie prônée par certains économistes. Pour lui, le point de bascule de l’histoire de l’humanité se situe au début de la Grande Guerre, qui constitue la première mobilisation totale de la société et qui perdure en temps de paix.

Il naît à Bordeaux en 1910 dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Sa découverte du scoutisme et de la nature, vue comme un refuge, est déterminante pour le jeune homme. Étudiant brillant, il devient ami avec Jacques Ellul. Ils participent ensemble à des camps d’intellectuels et d’artistes dans la nature. Ils se retrouvent dans leur double refus des totalitarismes et de la société technicienne. Ils sont attirés par le personnalisme et le groupe autour de la revue Esprit, tout en conservant une certaine distance avant la rupture. Ellul et Charbonneau incarnent en effet un programme révolutionnaire et décroissant visant à changer la vie : ils considèrent le « sentiment de la nature [comme une] force révolutionnaire ».

En 1940, Charbonneau refuse de s’engager dans la guerre, qui aurait selon lui pour conséquence de renforcer l’État et ses travers. Pour reprendre le mot de sa femme, Charbonneau fait une « carrière à l’envers » : il demande sa mutation dans des établissements de plus en plus petits et délaisse l’enseignement supérieur. De 1940 à 1947, il rédige la majeure partie de son œuvre sous la forme d’une « Somme », matrice de ses publications ultérieures. La bombe atomique américaine lancée sur le Japon confirme ses craintes sur le caractère totalitaire de la science et de la technologie aux mains de l’État. Un contrôle de la population dans ce domaine lui semble nécessaire pour ne pas abdiquer sa liberté : la technique doit redevenir un moyen et non une fin. En 1969, son grand livre Le Jardin de Babylone annonce l’entrée dans une nouvelle décennie qui met en avant la question environnementale.

Charbonneau n’a de cesse de critiquer le « totalitarisme industriel ». Il cible en particulier le tourisme de masse de l’automobile et de l’avion au profit d’un tourisme lent de la marche ou du vélo. Il dénonce la nourriture issue de l’industrie agroalimentaire et de l’agriculture intensive, bourrée de pesticides et sans saveur. Il critique la croissance et l’idéologie du développement qui saccage villes et campagnes, invitant au contraire à ralentir. Il refuse le « système » incarné par les technocrates et le « chaos » vers lequel nous entraîne la modernité, proposant une troisième voie qui repose sur la reconnaissance que la technique est tout sauf neutre, l’ascétisme et un principe de précaution avant l’heure.

À partir de 1969, il s’engage contre différents projets d’aménagements en Aquitaine et ailleurs et rédige des chroniques écologiques dans le périodique protestant Foi & Vie, alors dirigé par Ellul, dans La Gueule ouverte, un journal écologiste et gauchiste, et dans la revue Combat Nature, qui fédère les associations de défense de l’environnement et auquel il s’efforce de donner des bases philosophiques. Son essai Le Feu vert (1980) est une « autocritique du mouvement écologiste », qu’il considère comme un rassemblement hétéroclite d’éléments de droite et de gauche. Il affirme son refus des formes de protection de l’environnement qui sanctuarisent des espaces sans remettre en cause globalement la société et craint à terme un « fascisme vert », mis en œuvre par les élites pour gérer la pénurie au sacrifice de la liberté. Pour lui, les écologistes ne doivent pas essayer d’« établir le paradis sur terre mais d’y éviter l’enfer  ». Il prône une mobilisation d’abord locale, où l’écologie est un contre-pouvoir et appelle avant tout à une prise de conscience individuelle. Charbonneau croit en la force des petits collectifs et à celle de l’imitation. Cela le rapproche de l’anarchisme, sans qu’il ne s’en réclame directement, étant par ailleurs dubitatif sur la possibilité d’une société sans État.

La Découverte, 2024
128 p. 11 €