Notes de lecture

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Une autre Aurélia, de Jean-François Billeter

juil./août 2018

#Divers

Dans Aurélia, écrit à la suite d’un deuil, Gérard de Nerval entendait contribuer à la connaissance des «mystères de notre esprit». Jean-François Billeter s’inscrit dans la continuité d’une telle démarche à la suite de la disparition de sa femme Wen, en 2012, estimant que de «tels bouleversements sont riches en enseignements d’une portée plus grande. Ils nous apprennent de quoi nous sommes faits». Le sinologue avait rencontré Wen il y a près de cinquante ans, comme il l’a raconté de façon émouvante dans Une rencontre à Pékin (Allia, 2017), qui revient sur les premiers moments d’une histoire d’amour interdite entre deux jeunes gens, l’un Suisse, l’autre Chinoise, sur fond de révolution culturelle. J.-F. Billeter propose, avec Une autre Aurélia, des extraits du journal qu’il a tenu pendant plus de cinq ans après la mort de sa femme. Il nous offre un aperçu de ce qu’il nomme, reprenant le mot de Rimbaud, son «dérèglement», et qu’il finit par surmonter. Cette série de notations revient sur les différents sentiments, parfois paradoxaux, éprouvés par le sinologue : «Supportes-tu la solitude? me demandaient certains. Cette question me sidérait, car Wen était extraordinairement présente – mais d’une présence devenue changeante et imprévisible.» Plus loin, à propos du «vocabulaire sinistre» lié au deuil, J.-F. ­Billeter écrit : «Je le rejette absolument parce qu’il me prescrit la valeur affective que je suis censé donner à mon émotion.» On retrouve ici ­l’attention qu’accorde le traducteur à la polysémie et à la dimension normative du langage. À plusieurs reprises, il évoque les différentes parades auquel il a recours face à la tristesse : «Je m’en tire en me reportant à avant Wen, lorsque j’étais encore seul, quand la place qu’elle allait occuper dans ma vie était encore vacante.» Plusieurs relèvent de variations sur le souvenir : «Le souvenir est un début de présence qui se forme en nous.» Il se remémore par exemple le bonheur passé à deux et l’évolution de cette émotion : «Il s’agit du passage d’un bonheur à l’autre – de celui de vivre avec Wen à celui d’avoir vécu avec elle. Passage agité, il est vrai. Une tourmente éprouvante.» Pour autant, il subsiste de «tristes moments où elle est deux fois absente, absente en fait et absente de mon imagination». Le travail intellectuel constitue aussi un refuge, alors qu’il trouve du réconfort à la perspective de sa propre disparition. «La place que Wen a occupée dans ma vie est proportionnelle à ce qui m’a manqué avant elle. Je mesure maintenant le vide qu’elle a comblé.» Au terme de son observation du mécanisme qui le conduit à un nouvel équilibre, et qui rappelle ses réflexions d’Un paradigme (Allia, 2012), J.-F. Billeter constate : «L’enfance heureuse de Wen a fourni un socle à sa vie, ma vie heureuse avec elle fournit maintenant un socle à la mienne.»

Benjamin Caraco

 

Allia, 2017
96 p. 7 €

Benjamin Caraco

Docteur en Histoire et conservateur des bibliothèques, Benjamin Caraco est membre associé du Centre d’histoire sociale du XXème siècle et coordonne la rédaction du site Nonfiction ainsi que son pôle société.

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