Le Déluge de Stephen Markley


Nous avons besoin de fictions pour penser l’avenir, surtout quand il paraît nous échapper. C’est un constat que chacun peut faire : les chiffres sont abstraits et les prédictions catastrophistes se mêlent à un flux d’informations anxiogènes que l’on apprend à relativiser pour continuer à vivre. Suivre les histoires singulières d’individus jetés dans un monde semblable au nôtre mais déjà bouleversé par les canicules, incendies, tornades et inondations, partager leurs peurs, leurs colères et leur volonté de vivre et de se battre malgré tout, peut aider à réaliser ce qui est en train de se passer et à agir en conséquence. C’est en tout cas le pari de Stephen Markley. Son volumineux roman – plus de mille pages et douze années de travail – offre une vision plausible du délitement de la société américaine d’ici 2040. Avec un remarquable talent pédagogique, il montre comment la multiplication d’événements météorologiques toujours plus dévastateurs fait lentement bouger une classe politique paralysée par les lobbies et les logiques électoralistes. Pris par l’habileté de la narration, le lecteur est poussé hors de sa zone de confort, contraint de s’interroger sur ses certitudes, ses compromissions et le sérieux de ses postures politiques.

Le chapitre d’ouverture est un faux début de thriller. L’océanologue Tony Pietrus reçoit une lettre anonyme contenant des menaces de mort et une mystérieuse poudre blanche laissant craindre un acte bioterroriste. Ce n’était que de la semoule de maïs, mais le FBI est quand même alerté. Pietrus vient de publier les résultats de ses recherches sur la libération du méthane contenu dans les hydrates de carbone océaniques, une boucle de rétroaction du changement climatique aux conséquences potentiellement catastrophiques – le genre d’information qui ne plaît pas à tout le monde. L’anxiété climatique et la violence sont d’emblée mises au cœur du récit et elles y resteront jusqu’au bout. Tony sera bientôt veuf et devra s’occuper de ses deux filles, dont l’une lui causera bien des soucis – dans un chapitre ultérieur, il ira l’extraire, droguée à mort, d’une maison cernée par El Demonio, le méga-feux de Los Angeles, au péril de sa vie. Le tic-tac de l’horloge climatique, les catastrophes et leurs conséquences dramatiques, l’inquiétude croissante des scientifiques, les soubresauts pathétiques de la vie politique, une violence qui sourd de tous les bords, les affres de l’amour et le souci des proches : ces thèmes fournissent la trame d’une succession de récits imbriqués où sept personnages principaux se croisent et se heurtent à différents moments de leur vie.

Après cette entrée en matière, on passe sans transition à une scène de retrouvaille entre Shane et Murdock, deux anciens amoureux. Le tour que prend la conversation révèle bien vite qu’elle cherche à recruter cet expert des explosifs, moralement détruit par la guerre en Irak, dans le groupe de saboteurs 6Degrees, qui cédera bientôt à la tentation du meurtre inutile, attisant la violence des milices d’extrême droite et une répression féroce.

Autre chapitre, changement d’ambiance et de mode narratif : une brillante scène de séduction explore à la première personne les ambivalences du désir féminin. Le lecteur se doute que cet épisode un rien racoleur n’est pas là pour rien : les deux amants reviendront plus tard dans des aventures moins glamour. Jackie deviendra une virtuose de la finance verte, prise à son corps défendant dans les turpitudes du greenwashing, et finira par rejoindre l’écologiste Kate Morris. Quant au bel acteur qui l’a séduite, on le retrouvera en pasteur corrompu et halluciné, engagé dans la course à la présidence, surfant sans vergogne sur les peurs, les vertiges apocalyptiques et les pulsions persécutrices des masses déboussolées.

Il faut rester attentif pour suivre jusqu’au bout ces intrigues entremêlées, entrecoupées d’informations sur la situation économique et les catastrophes en cours (coupures de presse, entretiens avec des journalistes, extraits de rapports, discours…), mais rien n’est de trop. L’auteur multiplie les points de vue pour rendre concrètes les conséquences de bouleversements dont nous voyons dès aujourd’hui plus que les premiers signes. Dans une biosphère chamboulée, rien de ce qui constitue l’ordinaire de l’existence ne perd ses droits : ambitions personnelles, complots, ressentiments et coups de foudre, nouvelles technologies aux conséquences disruptives sur les relations humaines… Des décisions urgentes devraient être prises, mais la routine des affaires, les réflexes idéologiques et les intérêts électoraux restent longtemps les plus forts. Ce n’est pas encore un effondrement, mais les repères sociaux vacillent et tout vire à l’absurde. La vie devient un enfer pour beaucoup, mais la technologie continue de nous envoyer ses leurres. Même les militants s’évadent dans la réalité virtuelle, créant eux-mêmes leurs propres fictions. Ils ont face à eux des pouvoirs qui n’hésitent pas à recourir à toutes les possibilités de l’IA pour les profiler et les surveiller. Les pauvres survivent difficilement sous les canicules, proies faciles pour les prédicateurs sans scrupule et les organisations terroristes, pendant que les élites s’accrochent à leur mode de vie et à leurs anxiolytiques. L’irresponsabilité du personnel politique et la pusillanimité des médias sont dépeintes avec finesse, sans caricature. Rien d’outrancier au regard de ce que l’on voit aujourd’hui.

Ashir Al-Hasan, génie de la modélisation prédictive, fils d’Indiens musulmans, autiste et homosexuel, tient le rôle du témoin pessimiste et désabusé qui refuse jusqu’au bout de cautionner les demi-mesures sans véritable portée. Ses mémoires confidentiels à l’intention d’un membre du Congrès offrent des commentaires circonstanciés de la situation du pays. C’est lui qui comprend le mieux l’enchevêtrement des crises. Dans un monde où « l’élévation du niveau des mers risque de détruire plus de richesses en deux générations que les deux guerres mondiales et toutes les crises économiques réunies », les politiques keynésiennes et autres remèdes habituels ne peuvent plus rétablir la confiance : « Nous voyons déjà les crises environnementales se manifester dans la division de notre système politique, lequel au cours des trois dernières décennies a répondu à des crises institutionnelles à répétition par l’immobilisme et une gestion toujours plus fautive. Lorsque je fais part de ma terreur mauve, cette tranche du spectre qui me poursuit depuis le début de ma vie, je parle peut-être de ce dont j’ai eu l’intuition très tôt, bien avant de pouvoir le confirmer grâce aux mathématiques : un nouvel âge sombre point à l’horizon. Fanatismes religieux, factionnalisme ethnique et extrémisme politique finiront par engloutir la planète, et le pillage des ressources naturelles ne fera que s’accroître du fait des élites qui tenteront désespérément d’accumuler autant de capital que possible afin de se prémunir contre l’inévitable. Voilà peut-être pourquoi je demeure plus que pessimiste à l’endroit de l’élection à venir. Le recul brutal de la civilisation sera incarné dans le monde entier par des chefs de guerre en costume sur mesure, qui n’hésiteront pas à tuer pour accéder au pouvoir. » (p. 523)

Vers la fin du récit, alors que l’effondrement de l’immobilier côtier fait vaciller les marchés et que leur voix commence à être entendue, Il retrouvera Tony Pietrus dans un conclave de haut niveau, chargé par le gouvernement d’élaborer une stratégie globale de décarbonation. Atteint d’un cancer mortel, celui-ci choisit de s’y rendre au lieu de suivre un traitement qui aurait pu prolonger sa vie, car il sait que son point de vue sera décisif. Un plan ambitieux est voté par le Congrès et prolongé par une vaste initiative diplomatique. Confrontées à des désordres sociaux ingérables l’année où s’achève le récit, les grandes puissances finissent par s’entendre sur un plan d’urgence planétaire. Le livre se conclut sur une timide note d’espoir, mais rien ne dit que le monde soit sauvé. 

La figure complexe de Kate Morris, sorte de Jeanne d’Arc flamboyante et désinhibée, domine le roman. Organisatrice et communicatrice talentueuse, dotée d’une énergie et d’un sens politique hors pair, mais aussi manipulatrice, séductrice et brutale, elle réussit à bouleverser l’échiquier politique à la tête de l’ONG Fierce Blue Fire et meurt en quasi-martyre, tuée par un déséquilibré. Elle aura auparavant cédé aux sirènes de l’action directe, orchestrant en 2034 un siège non violent des institutions fédérales qui se soldera par des centaines de morts. Mais il en restera des images d’un militant s’immolant par le feu et un traumatisme qui fera bouger les lignes. C’est à elle que l’auteur confie de présenter une vision cohérente du combat climatique. Ses prises de parole sont des leçons de clairvoyance et de détermination : tout doit être subordonné à l’urgence vitale de décarboner l’économie. Refusant d’entrer dans l’arène électorale, préférant manœuvrer un groupe de pression agile et sans tabous, elle n’hésite pas à préconiser le recours au nucléaire et à s’allier à la tendance verte du Parti républicain, quitte à faire passer au second plan les objectifs sociaux de la gauche démocrate et à bousculer la bien-pensance progressiste du mouvement écologique : « Le problème de ces assos, c’est qu’elles tiennent les politiques environnementales otages de la sécurité sociale universelle, de la garantie de l’emploi, des compensations au titre de l’esclavage, de la réforme de la police et de je ne sais pas combien d’autres mesures sociales, alors que la planète est en train de partir en vrille. C’est prendre le problème à l’envers. C’est comme mettre un pansement sur une blessure par balle avant d’avoir extrait ladite balle. » (p. 289)

Cette dystopie réaliste n’est pas seulement un cri d’alerte, elle aide à se projeter dans ce que seront bientôt les conditions réelles de l’action politique. La violence sociale et la défiance à l’égard des institutions répondront fatalement à l’incapacité des pouvoirs d’offrir des perspectives sensées face aux prémices d’une dégradation générale des conditions d’existence. Le chaos ne pourra que s’aggraver si l’on ne réduit pas drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. Pour sauver ce qui peut l’être, la seule stratégie rationnelle consiste à s’allier avec qui le veut bien pour sortir au plus vite des énergies fossiles, sans s’encombrer de préalables idéologiques. C’est toute la société et ses institutions qu’il faut aligner sur cet objectif, en pariant que la démocratie en sera revitalisée. A contrario, faire de l’écologie un sujet de clivage, le totem d’un clan politique porteur d’une vision de la société et aspirant au pouvoir, ne mène à rien.

Enfin et surtout, le thème du sacrifice émerge au fil des destins individuels. Bien loin des débats lunaires sur « l’écologie punitive », Stephen Markley pose une question que nous aimerions pouvoir éluder : à quoi sommes-nous prêts à renoncer (collectivement et individuellement) pour sauver l’humanité ? À l’instar de Tony Pietrus, les héros ordinaires du roman finissent par y être confrontés.

Traduit par Charles Recoursé, Albin Michel, 2024
1056 p. 24 €