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Notes de lecture

Dans le même numéro

Une Amérique gagnée par ses démons

janv./févr. 2021

À travers les portraits croisés de huit personnages, Stephen Marker met en scène les désillusions et le désespoir d’une génération qui a grandi au rythme des guerres successives.

Jusqu’à la dernière élection présidentielle, il se disait que le candidat qui l’emportait dans l’Ohio avait de bonnes chances d’entrer à la Maison Blanche. Si, en novembre 2020, Donald Trump, malgré les sondages qui l’y donnaient perdant, y est, comme en 2016, arrivé en tête, cela ne lui a pas permis de gagner l’élection. Sans doute faut-il voir dans ce score renouvelé, mais insuffisant à lui donner la victoire, la traduction de l’ancrage du « trumpisme » dans une Amérique de plus en plus fracturée. Dans cet État de la Rust Belt des États-Unis, la beauté sauvage des paysages contraste avec la laideur et la tristesse des zones urbaines, laissées à l’abandon et dévastées par la pauvreté. Touchées de plein fouet par la désindustrialisation du début des années 1980, la misère sociale et le racisme y ont explosé durant les deux dernières décennies du xxe siècle. Sont venus s’y ajouter, à partir du début des années 2000, les effets collatéraux des guerres en Afghanistan et en Irak après les attentats du World Trade Center, puis la crise des subprime en 2008. Stephen Markley, qui est originaire de cette région, dresse dans Ohio, premier roman magistral et très sombre, le portrait de cette Amérique profonde et d’une génération perdue – la sienne – qui, au lendemain du 11 septembre 2001, a vu ses rêves s’effondrer et s’est abîmée dans des guerres sans fin, la misère, la drogue et une violence extrême. Ohio a reçu en novembre dernier le Grand Prix de littérature américaine 2020.

Au sein du collège de la petite ville imaginaire de New Canaan, dans le nord-est de l’Ohio, Rick, Bill, Ben et Dan, mais aussi Stacey, Lisa, Hailey et Tina formaient une « tribu  », qu’ils défendaient âprement depuis leur enfance, peu important la profession des parents, leurs revenus et leurs opinions politiques. En 2000, lors de l’élection controversée de George Bush, les choses s’envenimèrent entre Bill et Rick, pourtant liés l’un à l’autre depuis toujours. « Et puis deux avions percutèrent le World Trade Center, un autre le Pentagone, et un dernier laissa un cratère dans un champ de Pennsylvanie, et presque le même jour, un fossé se creusa entre eux. Bill observa les drapeaux agités, le nationalisme décérébré, la puissance militaire invoquée comme panacée et tout cela lui évoqua un mauvais film, un vernis commode posé sur le culte national du massacre. Rick, lui, plongea dedans la tête la première. » Bill, qui avait pris ses distances avec lui, ne revit jamais Rick après qu’il eut rejoint les marines en Irak en 2003. Un jour, il apprit qu’il avait été tué. Quelques mois plus tard, recouvert du drapeau américain, le cercueil vide de Rick remontait les rues de New Canaan, pavoisées aux couleurs de l’Amérique. Si nul à New Canaan n’aurait manqué, ce jour d’octobre 2007, les funérailles de l’enfant du pays, mort sur le front en héros, Bill, lui, n’avait pas réussi à faire le voyage, trop en colère contre cette guerre qu’il jugeait inutile et dont son ami d’enfance venait de payer le prix fort. Stacey, Dan et Tina aussi étaient absents ce jour-là.

Six ans plus tard, au même moment, tous reviennent, pour diverses raisons, dans la ville où ils sont nés dans les années 1980. Celle-ci condense désormais « tout le mal-être du Midwest », avec ses zones commerciales aux allures spectrales, ses maisons à vendre ou sous saisie, « ses quartiers entiers se transformant en champs de mauvaises herbes galopantes, ponctués de coquilles abandonnées ou de squats à dope  ». L’envie de se souvenir, « la pire addiction », les gagne tous. Incapable d’entrevoir un monde sans guerre, plus juste et plus respectueux de l’environnement, Bill, le rebelle de gauche, lecteur de Malcom X et de l’historien Howard Zinn, après avoir perdu ses amis d’enfance Rick puis Ben, mort d’une overdose, a fini par sombrer dans l’alcoolisme et la consommation de psychotropes. Idéaliste comme l’était Rick, il pensait avec lui que sa vie serait un échec s’il ne parvenait pas à sauver l’humanité.

C’est de Lisa, son amour de jeunesse, dont nul ne sait ce qu’elle est devenue, que l’ancienne championne de l’équipe chrétienne de volleyball Stacey vient tenter de retrouver la trace à New Canaan. À Lisa, elle doit tout : la fierté d’être homosexuelle et la force de s’être relevée, d’avoir réussi à couper les ponts avec un frère, aumônier intégriste, aimant mais tyrannique, qui n’aura eu de cesse de la culpabiliser pendant toute son adolescence. Sans Lisa, Stacey ne serait jamais partie de chez elle, n’aurait jamais voyagé, étudié, et n’aurait jamais passé des nuits entières à lire Gaïa de James Lovelock, que son amie, lectrice compulsive, lui avait fait découvrir. À New Canaan, la route de Stacey croise celle de Tina, cette fille si jolie dont tous raillaient l’innocence, qui, en cette nuit de 2013, aura à jamais perdu son âme.

Et puis il y a Dan, « le bon petit catholique, calme et gentil », dévoreur de livres, passionné par l’histoire de cette Amérique qui a sombré dans des guerres fratricides. Il était le plus brillant de la classe et faisait l’admiration de ses professeurs. En Irak, il prend goût au combat, à tel point qu’on le surnomme désormais « Danny la tête froide ». Comme les héros de la guerre de Sécession dont il se nourrit des récits, « à la vue des hommes tués par d’autres hommes », il réalise que « quelque chose l’avait quitté […] : la certitude que la vie était sacrée et impossible à détruire  ». En 2007, lors d’une seconde mission en Irak, Dan voit son ami Coyle mourir devant lui, « déchiré en deux ». Ce jour-là, il décide de rempiler. « Il ne laisserait pas ça se reproduire, pas avec ceux qu’il aimait. Tout lui était revenu : le sang de son ami sur son uniforme, ses mains, son visage, l’aumônier qui le baignait de réconfort catholique, il avait su qu’il rempilerait toujours. Jusqu’à ce qu’on le renvoie de force ou qu’on l’enferme dans un cercueil. »

Stephen Markley nous plonge, à travers le voyage au bout de l’enfer de ses héros, au cœur d’une Amérique malade, qui a perdu ses repères et ses illusions et qui s’est laissé gagner par ses démons. Comme si, guerre après guerre, l’espoir d’une rédemption s’était évanoui pour ne laisser place qu’aux ruines et aux larmes, avec la drogue, l’alcool et la religion comme seuls exutoires. Pourtant, dans ce roman très noir, parfois désespéré, certains qui, comme Bill, ont touché le fond, rêvent encore de se relever. « De rassembler le courage de vivre et d’être en vie. De lutter contre l’entropie aveugle […] qui visait à les dépouiller de tout, de tous les endroits et de toutes les personnes qu’ils avaient jamais aimés. […] Il bascula dans ses rêves, pleurant les rivières et les champs de son pays natal. Il le vit brûler d’un feu bleu et il pria pour avoir la force de le défendre, de se battre pour lui, de lui rendre la vie. »

Ohio
Stephen Markley
Trad. par Charles Recoursé

Albin Michel, 2020
560 p. 22 €

Bénédicte Chesnelong

Jusque récemment avocate au barreau de Paris, elle a également travaillé pour la Commission environnement du Parlement européen et effectué plusieurs missions d’enquête pour la Fédération internationale des droits de l’homme, le Conseil de l’Europe et les Nation unies, notamment dans les Balkans...

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