L’amour, l’exil, la liberté. La révolte des poètes d’Afghanistan traduit par Belgheis Alavi


Cette anthologie de poèmes, traduite et pensée par Belgheis Alavi, est un cri de révolte poussé par vingt-deux poétesses et poètes contemporains d’Afghanistan qui racontent la vie, les luttes, la colère, et incarne par leur écriture le courageux combat contre la théocratie, l’obscurantisme, la terreur politique et, au-delà, les totalitarismes.

Dans sa préface à cette anthologie, Olivier Weber, écrivain et grand reporter, rappelle que depuis 2021, l’Afghanistan est sous la coupe des talibans, qui imposent un régime brutal d’apartheid aux femmes, les condamnant à l’enfermement, l’immobilité, le silence : empêchées d’aller à l’école, à l’université, de sortir dans l’espace public ou de se déplacer sans un tuteur masculin, de chanter, de rire ou de s’exprimer dans la rue, d’aller au restaurant ou dans un salon de beauté ; privées de la vue et d’être vues, privées de la parole et d’être entendues, privées de la lecture et d’être lues, les talibans supprimant de plus en plus les ouvrages écrits par des femmes en Afghanistan, de manière à effacer de l’histoire du pays ses milliers de femmes savantes.

Plus de deux millions de filles et de femmes sont privées en Afghanistan du droit à l’éducation après la classe de sixième, un droit pourtant garanti par la Convention internationale des droits de l’enfant. L’Afghanistan est le seul pays au monde où l’enseignement supérieur et secondaire est interdit aux filles. Pour ces Afghanes privées d’apprentissage, les conséquences sont nombreuses : mariages forcés, violences, privations, dépendance extrême, augmentation du risque de suicide et de la dépression.

Pourtant, les Afghanes ont toujours des livres et, surtout, elles écrivent. À Kaboul et dans l’exil, des Afghanes rejoignent des clubs de lecture clandestins et font circuler des textes bannis par les talibans. Belgheis Alavi dirige un club de lectures clandestin avec des jeunes filles qui vivent en Afghanistan : elles lisent en ce moment Le Vicomte pourfendu d’Italo Calvino1. Dans le chaos orchestré par le régime taliban en Afghanistan, le préfacier souligne qu’il « reste la poésie, la voix des femmes et des hommes qui disent leur insoumission, combattent l’ignominie dans l’attente d’une aube nouvelle, parfois avec sensualité, souvent avec sensibilité, toujours avec fougue. »

La plupart de ces poétesses et poètes sont en exil, d’autres sont restés sans avoir eu le choix, en butte au fanatisme religieux et engagés dans la résistance civile. Alors que les gouvernements européens semblent lisser les horreurs du régime taliban pour y renvoyer les Afghans exilés en Europe, dans des perspectives électorales sur fond de montée des extrêmes droites et des droites conservatrices, ce recueil rend visible et audible par les mots la réalité d’une migration, d’un traumatisme de la guerre et la terreur politique, de l’espoir de sortir du tunnel – la possibilité du renouveau.

À travers un poème dont le rythme fait écho à « Liberté », écrit par Paul Éluard en 1942 en pleine Seconde Guerre mondiale contre l’occupation allemande, écoutons la voix de Râmin Mazhar :

Je t’embrasse dans la mosquée, tu n’as pas peur

Ils nous traitent d’impies, tu n’as pas peur.

Au milieu des blessures, du sang et des cloques,

Embrasse-moi à pleines lèvres

Au milieu du feu des mitrailleuses ;

Embrasse-moi à pleines lèvres.

Je t’embrasse au cœur du chagrin et du deuil

Tu m’embrasses au cœur des attaques-suicides.

Tu m’embrasses dans les cérémonies

Je t’embrasse contre les appels à la haine.

 

  • 1. Belgheis Alavi, chargée de cours à l’Institut national des langues et civilisations orientales, est aussi co-fondatrice de l’association Gowharshad qui œuvre pour l’émancipation et l’éducation des filles et jeunes femmes en Afghanistan, en leur permettant notamment de faire des études supérieures dans les pays proches de l’Afghanistan (l’Iran ou le Pakistan pour la plupart). Pour chaque exemplaire acheté, un euro est reversé à l’association.
Préface d’Olivier Weber, Calmann-Lévy, 2025
300 p. 21 €