Darya & Dounya de Diaty Diallo

Dans le deuxième roman de Diaty Diallo, Dounya retrace sa vie depuis Darya, la jeune fille qu’elle fut, par la force du langage et du souvenir qui narre son histoire traversée par des violences et des épreuves.


Quatre ans après son premier roman Deux secondes d’air qui brûle (Seuil, 2022), Diaty Diallo reconstruit la vie de Darya/Dounya, une seule et même femme qui, à partir de fragments de lettres et d’enregistrements audio, parcourt à l’envers le chemin de sa vie. En s’adressant à Darya, la petite fille qu’elle était, Dounya raconte et se raconte ce qui l’a abîmée, mais aussi ceux qui l’ont abîmée. Elle s’engage alors dans une aventure linguistique, où elle tente de reconstruire son histoire, de recoller des morceaux de vie, de travail, de relations. Dounya tente de remettre les bons mots aux bons endroits.

Darya/Dounya évoque une série d’événements qui l’ont brisée, des agressions difficilement visibles et articulables, de sa première visite chez le gynécologue, qui lui met ses doigts dans le vagin, en passant par l’empriseur, Moineau, Kévin de la Récré, le patron, le violeur. La quête linguistique de Dounya s’enracine dans le contexte post-MeToo, enfin, comme elle le dit : du « MeToo blanc ». À l’aube de la trentaine, Dounya n’est pas blanche, ni bourgeoise, elle n’est pas vraiment parisienne, même si elle y a vécu et y a travaillé. C’est à travers une série de négations, d’échecs, de portes fermées, de propos racistes et de domination de classe et de genre qu’elle tente d’articuler sa vie dans un vocabulaire qui tâtonne encore.

Dounya hésite : les pages du roman sont souvent aérées, émaillées de petits points ; les blancs narratifs incarnent ce souffle qui se reprend, celui d’un langage qui peine à sortir de soi, mais dont il est pourtant vital qu’il sorte. Dounya lutte pour faire sien le langage ; parce qu’elle sait que le langage dont elle peut user est teinté d’une histoire qui a violenté les siens, une histoire qui a violenté les femmes, les racisé·es, les colonisé·es. Dounya sait qu’elle hérite d’une histoire dont le langage est un vecteur. Alors, lisant beaucoup, elle tente de reprendre le contrôle sur le langage, pour reprendre le contrôle de son histoire. De faire siens les mots du féminisme. Elle tente d’articuler son expérience à celle du monde, prenant le temps de choisir les bons mots pour raconter son histoire.

Il y a l’Anonyme de la fête de la Musique. Celui dont elle ne parvient pas à nommer le geste d’agression, parce qu’on est six ans avant MeToo (enfin, le MeToo blanc). Dounya a alors 23 ans. Au bord du canal Saint-Martin, un homme se colle et se frotte à elle, essaie de mettre ses doigts dans sa culotte. Dounya se retourne : « Mais ça va pas ! Tu te casses. » Tout de suite après, Dounya en parle à Tchouk, son ami. Et Tchouk rit. Plus choquée du rire de Tchouk que des doigts de l’Anonyme, Dounya se dit : « Purée, heureusement que MeToo est passé par là. Parce qu’il y a des choses qui se passeraient peut-être plus comme ça aujourd’hui. » Elle se souvient qu’au moment de cette agression, elle était déjà imprégnée de lectures féministes, mais ce qu’elle lisait était encore à la marge. Son expérience restait intraduisible. L’emploi même du terme féministe était « rare, radical, et ça sonnait mal baisée ». Dounya écrit comme pour rendre les choses claires à elle-même : « Donc on était imprégnés de ces courants de pensée là, mais sans pouvoir nommer comme on les nommerait aujourd’hui. Alors, nommer les agressions sexuelles, on n’était pas non plus en capacité. » Si Dounya utilise le « on », c’est parce que des années plus tard, elle prend conscience en discutant avec une amie qu’elles ont vécu, presque trait pour trait, la même agression.

Dounya ne développe pas davantage son analyse du terme capacité, qu’elle emploie pour parler du langage permettant de nommer les agressions sexuelles. Pourtant, il n’est pas anodin qu’elle parle d’un mot pour nommer les choses et qu’elle associe ce mot à une capacité. Trouver les mots pour nommer ce qui a été vécu apparaît ainsi comme une faculté d’agir. Il semble bien clair pour Dounya que le mot n’est pas une étiquette posée sur un comportement : il est un moyen de réagir, de reprendre le contrôle sur la situation vécue, de conscientiser, de quadriller, de donner forme, de se défendre. Dans la bouche de Dounya, les mots sonnent comme des armes qu’elle doit trouver pour se protéger, pour être prête pour la bataille : avec les hommes, d’abord, mais aussi avec un système économique et social ; un contexte social et politique dans lequel elle sait que l’extrême droite peut arriver au pouvoir, et elle s’y prépare.

Dounya est en vérité, à travers son écriture et son témoignage, en train de se frayer le chemin d’une résistance épistémique. Elle veut résister au racisme, aux violences de classe, aux violences sexistes et sexuelles, aux violences intrafamiliales, par et dans le langage. C’est par une recherche dans son langage qu’elle s’arme. Elle tâtonne et en reste parfois au silence, car les mots ne sont pas encore là pour dire ce qu’elle ressent. Mais ils sont en train de se construire un chemin ; et quand les mots pour dire les bonnes choses, c’est-à-dire celles qui sont le plus justes possible, au plus près de son expérience, n’existent pas, Dounya use d’images, de métaphores. Par l’art, les traditions, les contes, les mythes, elle imagine un chemin vers un langage qui s’articule en mots trouvés, cousus à son expérience de femme non blanche, trentenaire, parisienne banlieusarde et dépressive, mais combative, engagée, consciente, peut-être dépressive parce que trop consciente des choses, trop consciente d’un état de fait et d’une histoire qui ne sont pas, n’ont pas été, à son avantage. Consciente que le juste langage, celui qui émancipe, s’acquiert à la sueur de l’expérience, fût-elle née de l’oppression.

Seuil, 2026
384 p. 22 €