Metaphysical Animals. How Four Women Brought Philosophy Back to Life de Clare Mac Cumhaill et Rachael Wiseman
L’homme est un animal métaphysique. Qu’on lui retire sa capacité à s’interroger sur le bien, le juste, le vrai, c’est-à-dire son besoin à parler de transcendance, d’esprit et d’infini, voilà qu’il est réduit à sa simple bestialité. La curiosité métaphysique et l’imagination retirées, ne lui restent plus que le cynisme, le scepticisme, la peur et le champ libre au totalitarisme. Cette réflexion, c’est le professeur Donald M. MacKinnon qui l’inspire à son élève, la jeune Philippa Foot, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il enseigne la philosophie morale à Oxford dans un contexte pour le moins « troublé ».
En 1933, cinq années avant que les « quatre femmes qui ont ramené la philosophie à la vie » ne commencent leur scolarité à Oxford, Alfred Jules (« Freddie ») Ayer, formé à Cambridge par Gilbert Ryle et rompu aux idées du Cercle de Vienne, y déclare « la guerre à la métaphysique et l’éthique ». Réalistes, idéalistes et intuitionnistes, qui dominent la philosophie morale depuis les années 1900, sont renvoyés dos à dos dans leur ambition épistémologique, à laquelle se substitue un empirisme logique radical. Tout ce qui échappe au critère de validation scientifique est déclaré pur non-sens. Bien que les idéalistes et les réalistes ne soient pas d’accord sur la structure de la réalité, ils n’ont jamais douté que les jugements moraux aient un sens, ni que les êtres humains puissent être dotés de la capacité à découvrir une vérité morale, ni que cette capacité soit d’une importance fondamentale dans leur vie humaine. Ils s’accordent sur le fait qu’il y a plus dans la réalité que ce que l’on peut observer et mesurer par la science. Mais voilà qu’Ayer déclare que tout discours sur le bien, le vrai et la vertu ne peut être traduit dans le langage des sciences empiriques, et le monde mystérieux et transcendant de partir en fumée.
Le livre de Clare Mac Cumhaill et Rachael Wiseman (non traduit) lève le voile sur cette période de l’histoire de la pensée philosophique britannique, à travers le récit de l’amitié entre les philosophes Iris Murdoch, Elisabeth Anscombe, Mary Midgley et Philippa Foot. Le livre suit les quatre amies à partir de 1938 dans les salles de dîner, salons de thé, pubs londoniens et oxfordiens – mais aussi dans les lettres qu’elles échangent –, alors qu’elles tentent de réimplanter l’éthique dans son propre sol, tout en mûrissant, essayant de voir par elles-mêmes ce qui a une importance pour la vie humaine, et ce alors même qu’elles vivent une réalité des plus sombres, marquée par la guerre, le traumatisme et la souffrance. Tandis que la logique moderne et la philosophie analytique dominent à Oxford, ce qui compte, pour les quatre amies, est de « ramener la philosophie à la vie. Au contexte de la réalité désordonnée et quotidienne de la vie humaine vécue avec les autres. Au lien profond que les philosophes antiques voyaient entre la vie humaine, la bonté et la forme. Au fait que nous sommes des créatures vivantes, des animaux, dont la nature façonne nos manières d’agir ».
Le livre éclaire autrement les années 1940-1950, à travers le combat intellectuel de quatre femmes pour enclencher un tournant en éthique, en ramenant la métaphysique à quelque chose d’ordinaire, de profondément humain et fondamentalement réaliste, dont l’importance en philosophie morale ne peut (et ne devrait jamais) s’atténuer. Quatre philosophes dont les écrits ont nourri différents courants de l’éthique, depuis l’éthique du care à l’éthique animale, et qui se retrouvent au cœur des débats philosophiques contemporains, incluant le féminisme, l’éthique de la vertu, l’éthique ordinaire ou encore la méta-éthique.