L’expérience de l’oppression. Une phénoménologie du sexisme et du racisme de Mickaëlle Provost

Mickaëlle Provost fait de l’oppression un concept critique, qui souligne la manière dont des violences hétérogènes sont rendues possibles par un système étatique, capitaliste, raciste et patriarcal.


C’est de l’expression d’un « paradoxe » que le livre de la philosophe Mickaëlle Provost tire sa force : pourquoi est-ce qu’une situation d’oppression ne constitue pas toujours une expérience d’oppression – autrement dit, qu’elle ne s’accompagne pas toujours d’une dimension consciente et affective1 ?

En montrant que l’oppression caractérise indissociablement une violence sociale objective et la manière dont celle-ci est singulièrement perçue, éprouvée et signifiée, ce livre parvient à rendre compte de la difficulté pour un vécu d’oppression de se comprendre comme expérience d’oppression. En effet, d’une part, l’oppression n’est pas nécessairement éprouvée comme une expérience significative et, d’autre part, ce qui compte comme expérience est tributaire de pratiques historiques, politiques et sociales, étatiques ou médicales qui définissent ce qui est ou non censé compter, pour qui et comment. Loin d’être évidente, l’expérience est un problème : qu’est-ce qui fait une expérience ? Qu’est-ce qui fait qu’elle compte et qu’on la comprend ? Quand et comment parvient-on à se saisir d’un vécu, à lui donner assez d’importance et d’intelligibilité pour s’y arrêter et le mettre en mots ? Aussi le livre est-il soucieux de décrire comment le phénomène d’oppression apparaît à une subjectivité située, c’est-à-dire une existence incarnée. Il ne propose pas une nouvelle théorisation de la domination, mais « une politique, à savoir une manière d’analyser le pouvoir […] comme ce qui se fait et peut donc se défaire ».

En s’appuyant majoritairement sur des textes existentialistes et féministes (en particulier Simone de Beauvoir et Franz Fanon, pour qui les contextes politiques affectent en profondeur l’expérience vécue), Mickaëlle Provost fait de l’oppression un concept critique, qui souligne la manière dont des violences hétérogènes sont rendues possibles par un système étatique, capitaliste, raciste et patriarcal. Dans une phénoménologie du sexisme et du racisme, l’oppression est repérée et analysée du point de vue de celles et ceux qui la subissent, au sein d’une configuration discursive, dont le sujet de parole peut contester, déplacer ou réinventer les significations.

En définissant la conscience de l’oppression comme une attention perceptive nouvelle, c’est-à-dire la capacité de parvenir à une perception et à des réponses morales correctes2, ce livre fait de l’attention un concept important pour la vie morale, en ce qu’il peut venir défaire les logiques de l’oppression. La travailler, l’affiner, devient un exercice moral, dans la mesure où le point de vue ne présente jamais le reflet direct d’une expérience vécue. Dans le sillage de Donna Haraway, Mickaëlle Provost définit la vision non pas comme un réceptacle passif d’impressions sensibles, mais comme un principe situé et actif d’organisation du monde et de l’expérience, caractérisé par une puissance d’agentivité et de réinvention3.

Ce livre lumineux trace les lignes d’un projet politique sur la base de l’expérience vécue, en particulier celle de l’oppression : « L’expérience retravaille les normes qui l’informent car elle comprend une dimension d’irréductibilité et déploie d’autres manières de s’y rapporter. » Reconnaître une ambiguïté de l’expérience, « c’est montrer en quoi la force structurante des conditions politiques, discours, normes culturelles ou idéologiques est immanente à l’expérience et, par là même, susceptible d’être défaite en son sein ». Dès lors, si l’oppression est ce qui inhibe, fige et voue l’expérience à une répétition stérile, le sujet sur lequel elle s’exerce est également le lieu de résistances possibles.

  • 1. Voir aussi Marie Garrau et Mickaëlle Provost (sous la dir. de), Expériences vécues du genre et de la race. Pour une phénoménologie critique, Paris, Éditions de la Sorbonne, coll. « Philosophies pratiques », 2022.
  • 2. Voir Silvia Caprioglio Panizza, The Ethics of Attention: Engaging the Real with Iris Murdoch and Simone Weil, Londres, Routledge, 2022.
  • 3. Voir Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais. Sciences, fictions, féminismes, anthologie établie par Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Magnan, Paris, Exils, 2007.
Presses universitaires de France, 2023
344 p. 24 €