Démocratie : zone à défendre ! de Jean-François Bouthors

Jean-François Bouthors dresse le constat des périls internes et externes qui menacent la démocratie.


Il semble aujourd’hui indispensable de défendre le régime démocratique face à la montée de ses contrefaçons « illibérales » et à la fascination que continue d’exercer, sur beaucoup de gens, l’impitoyable réalité des régimes autoritaires, voire totalitaires. L’élan démocratique, qui a animé tant de peuples dans leur combat pour la liberté et pour l’égalité entre les citoyens, mais aussi pour une fraternité capable d’accueillir les étrangers, aurait-il disparu ? La réalité sombre de notre temps, la guerre en Ukraine et tant d’autres conflits plus lointains, que l’Europe aimerait tenir à distance, sont là pour nous rappeler la fragilité de la démocratie. N’est-ce pas vers elle pourtant que de si nombreux migrants tentent de venir, en dépit des dangers ? Jean-François Bouthors dresse le constat des périls internes et externes qui menacent la démocratie. Il avise aussi ceux qui plaident la cause d’un régime « illibéral » ou autoritaire, comme solution pour les affronter, du prix tragique à payer.

Il analyse d’abord le sens du mot « démocratie » (« pouvoir du peuple ») en référence à la Bible. Selon elle, le peuple se découvre avec la loi qu’il met en œuvre, en l’interprétant. En démocratie, le peuple se donne à lui-même cette loi, mais c’est bien cette loi qui le fait et le façonne. Ce serait là le sens de sa souveraineté. Opposer le « vrai peuple » (ethnie, héritier d’une culture, classe opprimée) à cette définition, comme le font certains aujourd’hui, constitue un contre-modèle. En effet, dans ce cas, la démocratie ne passe plus par la quête d’un contrat et d’un régime de solidarité entre ceux qui vivent sur un même territoire, mais par la prise du pouvoir par les représentants de ce « vrai peuple ». Un peuple qui ne signifie plus « être avec », mais « être contre ».

Dans le chapitre sur « Le commun », Jean-François Bouthors rappelle comment la démocratie athénienne se donnait à elle-même sa cohésion et son unité, en particulier par la tragédie, au spectacle de laquelle tous étaient conviés. Il lui oppose l’industrie culturelle actuelle, qui déconstruit le commun au profit de « bulles émotionnelles et/ou identitaires disjointes ». La conscience d’appartenir au commun décline donc, et l’idée d’abandonner son destin à un chef censé être doué d’une puissance salvatrice s’impose alors à beaucoup de gens.

La démocratie peut-elle tenir bon, malgré tout ? L’institution du peuple par la loi peut-elle durer ? Si on se souvient que la grande majorité des jeunes électeurs ne se soucie plus beaucoup de voter, cela ne semble pas assuré.

Mais la quantification d’un phénomène ne suffit pas. Jean-François Bouthors insiste sur la nécessité de redonner sa force à la transmission des humanités pour pallier ce désintérêt, plutôt que de considérer que l’aptitude technique seule compte dans une vie. Il analyse les conséquences de l’oubli des codes symboliques qui permettaient d’inventer des rites crédibles d’accession à la citoyenneté. Le poids des incertitudes qui pèsent sur les jeunes générations et sur leurs aînés est considérable, reconnaît-il, mais les uns et les autres sont démunis culturellement, spirituellement, pour leur faire face. Ils doutent que la démocratie en soit capable. L’idéal de consommation dévalorise tous les autres modes d’existence et déstructure les cultures qu’il pénètre, car il fragilise les systèmes symboliques traditionnels grâce auxquels un certain équilibre demeurait. Un accroissement des inégalités s’ensuit qui prive la délibération démocratique de force réelle face aux inquiétudes.

Le consensus selon lequel la loi s’impose à tous se trouve fragilisé par ceux qui mettent en doute la légitimité du résultat des élections. Cette crise de la légitimité est alimentée en France par certains politiques. L’auteur estime sur ce point que « notre vie politique souffre de l’absence de représentation proportionnelle ». Enfin, le mensonge, l’usage démagogique de la parole pour prendre le pouvoir – qui valait la peine de bannissement dans la démocratie athénienne – abîme profondément la démocratie. C’est déjà le cas aux États-Unis, et c’est un dommage mondial au regard du rôle de ce pays. « La parole n’est plus l’objet d’un échange dans la quête commune de la justice, elle devient une arme de combat en vue de conquérir le pouvoir. » Les régimes autoritaires font un usage immense de ce soft power pour affaiblir les démocraties. Or perdre la bataille contre le mensonge mettrait en péril la démocratie.

Il faut redonner toute sa place à la délibération face à ces dangers, y compris ceux concernant l’écologie, et pour cela favoriser le développement de l’esprit critique, du discernement et du sens de la responsabilité. « Il faut retisser une culture qui soit le lieu de la reconnaissance. » La zone à défendre de la démocratie commence, selon l’auteur, par celle du caractère irremplaçable de chaque voix. Un petit élixir de démocratie à mettre entre toutes les mains !

L’Aube, 2023
112 p. 15 €