Quand les murs parlent
Dans La Ville captivée (Flammarion, 2024) de Laurent Cuvellier, les publicités et affichages parisiens expriment le souffle des générations en lutte pour leur liberté au moment de la Révolution française.
Prenant pour laboratoire les murs de Paris, l’historien Laurent Cuvelier propose un panorama des affichages et des publicités dans les décennies qui encadrent l’année 1789. Le dynamisme qu’il y observe témoigne à la fois d’un bouleversement politique et de l’esquisse d’une révolution sociétale bousculant autant les modes d’existence antérieurs que les habitudes du pouvoir à imposer son joug.
Dans ce travail de recensement, l’historien se concentre en effet sur un matériau très ordinaire, destiné à une consommation journalière et, par-là, voué à une usure et à une dépréciation accélérées. Si ce corpus documentaire, fragile et fluctuant, ne semble pas de prime abord constituer les éléments d’une mémoire collective profonde et pérenne, on découvre qu’au contraire, ce type d’archives, poursuivant une histoire discrète, recèle des trésors d’informations dans le cadre d’une anthropologie culturelle. Largement documenté par les historiens retraçant la seconde moitié du xixe siècle et spécifiquement les périodes de transition dominées par l’essor des libertés publiques, momentanément délivrées des censures et des régimes de surveillance (on pense à l’avènement des institutions républicaines proclamées le 4 septembre 1870 et à la Commune de Paris qui les prolonge), ce matériau d’une époque antérieure est le support inattendu d’une réalité masquée qui informe sur cette explosion de vitalité et de circulation des idées, complétant les grands textes littéraires et philosophiques par une perception au ras des rues et de la population.
Les croûtes épaisses de ces éphémères placardés sur les murs de Paris montrent, sous leur désordre, un plan d’organisation urbain et une logique historique. S’appuyant sur les diverses études de Daniel Roche1, Laurent Cuvelier construit un raisonnement qui permet de rendre justice aux populations passées, aux désirs comme aux épreuves qu’elles connaissent en creux et qu’on découvre à la faveur de cet éclairage. C’est un regard sur la passion des échanges qui nourrit le siècle des Lumières, avide de savoirs et d’informations, conservant vivantes des voix que la puissance étatique tente de faire taire ou de canaliser. On s’aperçoit alors que ces petits bruits recouvrent un océan de paroles et d’entreprises individuelles, justifiant le titre de l’ouvrage.
Affiches et autres placards prenant d’assaut les murs sont constitués de proclamations officielles et privées de toute nature, de publicités, de graffitis, de déclarations politiques, de dénonciations aussi, dont le foisonnement, finissant par revêtir la ville d’une nouvelle visibilité, exprime le souffle des générations en lutte pour l’avènement de leur liberté. Dans cette économie de l’attention, la ville-affiche signale un vaste phénomène de conscience collective. Certaines gravures d’époque attestent même de la prolifération des affiches jusque dans la sphère privée, à l’intérieur des habitats, dans les chambres, à hauteur de lit. Cette profusion des imprimés et la variété de leurs thématiques expliquent que toute tentative de régulation pour contrôler l’ordre mural est très vite rendue épineuse. L’immensité et la volatilité de ces archives, où la calomnie, la logique commerciale, la dénonciation politique lapidaire font bon ménage avec la diffusion des déclarations légales, annoncent à la fois un système médiatique avec sa contre-culture, une commercialisation des loisirs et une intensification nerveuse de la vie citadine, et une future anonymisation des échanges.
Poursuivant les notions de révolutions culturelles établies par Colin Jones2, l’ouvrage de Laurent Cuvelier éclaire une anthropologie de la modernité marquée par les instantanés de l’actualité, avec sa lecture obsédante du présent et son accélération des événements. La banalisation des entreprises d’affichage rappelle l’importance du médium écrit au sein d’une population comptant 700 000 habitants autour des années 1780 et fortement alphabétisée (environ 85 %). Riche en illustrations, l’ouvrage de Laurent Cuvelier montre comment les affichages privilégient une textualité dense qui remplit l’entièreté disponible de la surface, boudant le support de l’image. Un des grands témoins de ce foisonnement urbain, l’écrivain et promeneur invétéré Louis-Sébastien Mercier, rapporte la passion parisienne pour ce continent éphémère de papier et d’encre, porteur à la fois d’un essor libérateur et des risques de débordement du message citoyen : « Les murs parlaient », écrit-il dans Le Nouveau Paris (1798). Et, plus loin : « On cherche le véhicule de l’instruction publique : il est dans les affiches ; le tout serait de les bien faire, c’est-à-dire d’en faire sortir le bien. »
Ce spectacle le long des rues, dévoilant ses mœurs et ses habitudes de consommation, annonce une société en mutation qui, prise d’une fringale de visibilité, privatise les murs et les conteste au pouvoir politique et judiciaire, obligé de faire alterner dérégulation, timbres et délit d’affichage. L’inexorable marchandisation des murs symbolise l’esprit de la nouvelle agora, faisant de la rue un espace médiatique de la verticalité aux allures d’arène, métamorphosant l’environnement mental de l’individu. Déjà émergent certaines constantes de nos sociétés contemporaines, l’envahissement de l’actualité, la défiguration de l’espace avec sa pollution visuelle, la publicité de la vie privée, la démocratisation des loisirs, les logiques commerciales, le goût immodéré pour la nouveauté et le transitoire. Bien qu’il s’agisse d’un corpus partiel, tant le support par sa fragilité rend aléatoire sa préservation au fil des siècles, celui-ci restitue avec force une évidente intelligence collective que nous fait partager Laurent Cuvelier.
- 1. Voir notamment Daniel Roche, Le Peuple de Paris. Essai sur la culture populaire au xviiie siècle [1981], Paris, Fayard, coll. « Nouvelles études historiques », 1998.
- 2. Colin Jones et Dror Wahrman (sous la dir. de), The Age of Cultural Revolutions: Britain and France, 1750-1820, Berkeley/Los Angeles (CA), University of California Press, 2002.
La Ville captivée. Affichage et publicité au xviiie siècle
Laurent Cuvelier