Musiques en résistance. Arvo Pärt et Valentin Silvestrov de Constantin Sigov

Constantin Sigov raconte l'histoire de deux éminents compositeurs exclus de l'Union des compositeurs de leurs pays respectifs et leur rencontre, en montrant comment, malgré la pesanteur de l’atmosphère soviétique, ils ont contribué, l’un et l’autre, à faire naître « une humanité absolument non soviétique ». Une humanité solidaire dans les persécutions et qui offre une nouvelle chance au présent falsifié par le pouvoir.


Un État totalitaire surveille de près la création artistique, il la suspecte toujours de menées subversives puisque, par définition, créer relève d’abord d’un acte de liberté, même si celle-ci se trouve aussi au service d’une nécessité intérieure. Mais, précisément, une telle nécessité défie toujours les intimidations et les ordres extérieurs. Dans ses Musiques en résistance, Constantin Sigov nous raconte comment les deux éminents compositeurs, l’un Estonien – Arvo Pärt, né en 1935 –, l’autre Ukrainien – Valentin Silvestrov, né en 1937 –, furent exclus de l’Union des compositeurs de leurs pays respectifs et subirent maintes intimidations et menaces au cours de leur longue vie. Le premier connut l’exil et le second dut quitter l’Ukraine au moment de son invasion par la Russie.

L’un et l’autre compositeurs résistèrent aux pressions et aux menaces récurrentes qu’ils subirent du fait du pouvoir soviétique. Silvestrov refusa par exemple de composer un hymne pour célébrer le cinquantième anniversaire de la Révolution, préférant, disait-il, composer un nocturne. Pärt voulait, quant à lui, que sa musique appelle une résistance intérieure en détruisant la haine de l’intérieur. Constantin Sigov raconte leur histoire et leur rencontre, en montrant comment, malgré la pesanteur de l’atmosphère soviétique, ils ont contribué, l’un et l’autre, à faire naître « une humanité absolument non soviétique ». Une humanité solidaire dans les persécutions et qui offre une nouvelle chance au présent falsifié par le pouvoir. Les musiques de ces compositeurs donnent ainsi accès à ce qui semble disparaître aux temps du nihilisme : la mémoire et le courage de contredire les mots d’ordre. Or on sait que ce temps n’a pas disparu.

Ce magnifique livre – avec une iconographie et des extraits de compositions musicales en QR codes – sur les musiciens de cette partie du continent européen où un régime criminel est resté impuni n’appelle à aucune vengeance. Il célèbre une résistance spirituelle forte. Une résistance qui, parce qu’elle se soustrait aux injonctions de la haine, éveille l’attention à la vulnérabilité de l’idée d’humanité. Elle enseigne aussi à percevoir comment ce qui est véritablement « grand » échappe toujours à la violence, comment il abrite en son sein le calme et la douceur. En ce sens, composer une mélodie ou une symphonie qui n’obéit à aucun slogan, une musique qui, librement, renouvelle son lien aux paroles et aux sons, que ce soit à Tallinn ou à Kyïv, et partout où les humains célèbrent la violence comme seule issue à leurs désirs et à leurs maux, devient un défi, un acte de résistance. Et le simple auditeur, à condition qu’il écoute avec générosité, ressemble alors à un prisme, dit Pärt : il réfracte la lumière qu’il reçoit de la musique.

Par des temps si sombres, en Europe et ailleurs, il est bon que ce livre de Constantin Sigov nous offre un temps de respiration courageuse. Puisse-t-il faire école !

À l’est de Brest-Litovsk, 2025
164 p. 18 €