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Notes de lecture

Dans le même numéro

Annales franco-allemandes de Friedrich Engels et Karl Marx

Édition sous la dir. d’Alix Bouffard et Pauline Clochec

octobre 2020

Les premières scènes du Jeune Karl Marx (2017) de Raoul Peck viennent à l’esprit du lecteur en parcourant ce volume : les jeunes hégéliens arrêtés à Paris un matin de 1844 pour la parution de ces Deutsch-Französische Jahrbücher que la traduction et la tradition désignent par Annales franco-allemandes, ici éditées pour la première fois dans leur intégralité. En effet, loin de l’iconisation de Marx et Engels dans le film de Peck, présentant leurs jeunes années comme un lent parcours cohérent vers le Manifeste du Parti communiste (1848), les Annales se lisent comme une œuvre collective, rigoureusement enthousiaste, de jeunes gens critiques de leur époque, écrivant depuis Paris sur les réalités outre-Rhin.

La présente édition permet bien sûr de lire les deux textes de jeunesse les plus connus de Marx, Contribution à la critique de la philosophie hégélienne du droit et Sur la question juive. Ce dernier est très justement contextualisé par Pauline Clochec dans son introduction, qui rappelle que, malgré le ton polémique de l’écrit et les stéréotypes indéniables de l’auteur sur les Juifs, le texte ne relève pas de l’antisémitisme, mais de la judéophobie, sans appeler à la persécution malgré des formules maladroites sur le négoce comme « culte séculier » et l’argent comme « dieu séculier » des Juifs. Le jeune Marx ouvre après tout les Annales par un aphorisme aussi radical qu’actuel : « La critique de la religion est la présupposition de toute critique. »

Les deux contributions d’Engels, Esquisse d’une critique de l’économie nationale et une recension de Past and Present (1843) de Thomas Carlyle, résonnent étonnamment juste de nos jours, d’un point de vue critique de l’économie. L’auteur y attaque les économistes classiques et le commerce avec autant de fougue que de sévérité, jusqu’à refuser les premiers principes de cette science sociale : l’économie nationale est vue comme une aberration tant que la propriété privée existe ou que les richesses ne sont pas redistribuées, et le commerce comme un marché de dupes, une « escroquerie légale ». Plus encore, la remise en cause du malthusianisme ou les analyses, techniques mais brillantes, de la propriété foncière par Engels invitent à réévaluer son œuvre et sa contribution au Capital.

Son article sur Carlyle se lit souvent avec le sourire tant l’essayiste s’y livre à des généralisations critiques contre le Royaume-Uni, son aristocratie, sa fausse culture du consensus et son « niveau intellectuel des classes supérieures de la société avachi ». Les éloges accordés à Past and Present amènent Engels à placer ses espoirs dans le peuple et les intellectuels britanniques, pourvu qu’ils adoptent le socialisme, «  seul parti qui ait un avenir » dans leur pays.

Au-delà des deux noms déjà connus, Arnold Ruge est sans doute l’auteur révélé par ce volume. Il est également le plus francophile des contributeurs : son Plan des Annales franco-allemandes contient des passages sur cette nation dotée d’une « mission cosmopolite », porteuse de libertés, débarrassée de la morale et des préjugés que l’auteur et ses confrères attribuent aux États allemands. Ruge amuse et intrigue dans ses lettres pour l’article collectif Une correspondance de 1843, en résumant le patriotisme allemand à une croyance en la défense de la patrie, là où il ne s’agit que de se battre pour des princes, et en ironisant sur Dresde comme sommet de calme et de civilisation, capitale d’une Saxe plus calme que la Prusse, bien qu’également hypocrite.

Les critiques contre l’état politique de l’Allemagne, trente ans après les guerres de libération contre l’occupant français, forment en effet le fil rouge de la publication. Avec vigueur et in extenso, Ferdinand Cölestin Bernays analyse les conclusions de Metternich et autres représentants des États allemands, réduisant à néant le pouvoir des diètes et chambres basses en matière budgétaires et politiques. Selon Bernays et les autres contributeurs, l’absence de libertés, les monarques dotés de pouvoirs démesurés et l’inexistence de politiques communes dans la Confédération germanique (1815-1866) aboutissent au constat lapidaire suivant : « Il n’y a pas de peuple allemand, il n’y a que des sujets en Allemagne ; pris tous ensemble, ils forment de multiples sujets, mais pas une nation.  »

Numéro de revue unique et sans lendemain, les Annales franco-allemandes permettent de découvrir les premiers textes de Marx et Engels, mais également de comprendre la situation politique outre-Rhin trois décennies après les guerres napoléoniennes, à une époque encore éloignée de l’unité allemande, qui ne forme ici ni un horizon ni un sujet. Heinrich Heine, dans le poème sarcastique qu’il livre au journal, se moque ouvertement de tout ce qui pourrait faire nation en Allemagne : Luther, le monument du Walhalla, le christianisme, les intellectuels. Aujourd’hui, il demeure émouvant de lire un projet ambitieux de revue voulant publier des auteurs allemands et français, éditée à Paris, vue par les auteurs comme ville politique majeure d’une France « sur le point de congélation » (Moses Hess), déjà « capitale du xixe siècle » (Walter Benjamin), quatre ans avant 1848.

Éditions sociales, 2020
448 p. 25 €

Louis Andrieu

Cinéphile, il écrit sur le cinéma, les contenus audiovisuel et les images dans la Revue Esprit depuis 2013.

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