Les Nouveaux Chemins de l’imaginaire musical sous la dir. de Karol Beffa
Cette série de conférences, fruit du séminaire qui s’est donné dans le cadre de la chaire annuelle de Création artistique au Collège de France, occupée en 2012-2013 par Karol Beffa, est fidèle à l’esprit pluridisciplinaire dont font montre les essais antérieurs de ce brillant compositeur, pianiste et musicologue ; fidèle aussi à son souci de ne pas s’en laisser conter par une musique contemporaine qui prétend faire table rase du passé, au nom d’un démon de la théorie qui, dans tous les cas, « a fait son temps ». C’est ainsi que le compositeur et pianiste Jérôme Ducros, réfractaire au « nouvel académisme » des avant-gardes, dresse une « contre-histoire de la musique », montrant comment les révolutions esthétiques ont souvent consisté en une réappropriation d’un passé plus ancien : aujourd’hui, « les néo sont partout » et la musique dite « contemporaine » ne peut désormais revendiquer qu’une seule propriété négative : son atonalité. Bref, la « tyrannie de l’innovation a pris fin ». C’est désormais un postmodernisme on ne peut plus souple qui, sous le nom de « musique nouvelle », revendique le métissage, la non-hiérarchisation des genres, l’exercice d’une subjectivité indépendante qui ne se laisse plus intimider par les « excommunications », en réintroduisant les éléments honnis par le sérialisme (mélodie, consonances, pulsation). Cette sagesse méfiante envers toutes les formes d’une doxa moderne intempestive se retrouve dans la réflexion de Francis Wolff sur l’expérience musicale : il s’emploie à montrer par quelles étapes l’on passe d’un univers seulement sonore au « devenir musique », pleinement intelligible et sensible : un enchaînement interne de causalités dont la musique atonale doit justement se démarquer et dont, par conséquent, elle « reçoit son sens ». Si la musique, « art des événements purs », est rebelle à toute signification, pour autant, « elle nous parle sans rien dire » et, de ce fait, s’avère « discours nécessaire et universel ». Les autres chapitres, à l’instar du premier qui fait dialoguer Karol Beffa et le mathématicien Cédric Villani sur leurs méthodes respectives de créativité, d’une façon tout à la fois concrète, ludique et ambitieuse, manifestent un même souci d’interroger l’expérience musicale dans sa relation complexe aux autres arts, théâtre et cinéma en particulier. Est ainsi revisitée la tension d’un jeu entre vraisemblance et invraisemblance dans le geste du pianiste mis en scène dans les fictions cinématographiques. Le chapitre sur le théâtre fait justice d’une « hégémonie visuelle » qui continue de sévir dans l’histoire du théâtre, en explorant, archives sonores à l’appui, le passage d’un théâtre du voir à un théâtre de l’écoute. Deux autres chapitres interrogent les relations entre la musique et les images : Bernard Sève souligne les mutations induites par la « picturalisation » de l’opéra de Wagner, Tannhäuser, dans la récente et audacieuse mise en scène de Robert Carsen. Guillaume Métayer revient sur le portrait au vitriol par Nietzsche d’un Wagner imposteur, histrion, coupable d’asservir la musique à une théâtrocratie spiritualiste. Ces parcours ambitieux et nourris d’exemples précis restent d’une parfaite lisibilité. Ils constituent pour un honnête amateur une excellente initiation à un imaginaire musical désormais délesté des excès stérilisants de l’avant-garde.