Mixité sociale et scolaire. Quels leviers pour quel projet ? de Yannick Trigance
La France figure parmi les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) où l’origine sociale des élèves pèse le plus fortement sur leur réussite scolaire. Autrement dit, notre système éducatif, censé garantir à chacun les mêmes chances, reproduit et aggrave les inégalités au lieu de les corriger.
Conseiller régional d’Île-de-France, membre du Parti socialiste, ancien enseignant, directeur d’école et inspecteur de l’Éducation nationale, Yannick Trigance n’écrit pas ici un pamphlet partisan, mais un essai nourri par l’expérience, à la croisée du diagnostic sociologique, de la réflexion politique et de la proposition concrète. Le cœur de sa thèse est limpide : sans mixité sociale et scolaire, aucune promesse républicaine ne peut tenir. Il faut donc en faire une priorité nationale.
Depuis plusieurs années, les travaux de chercheurs, comme Philippe Meirieu, Jean-Paul Delahaye, Camille Peugny, Georges Felouzis et Pierre Merle, ont mis en évidence la concentration d’élèves défavorisés dans certains établissements, notamment les collèges publics des zones urbaines sensibles. Cette ségrégation n’est pas un phénomène marginal ; elle structure désormais l’espace scolaire, au gré d’un double mouvement : d’un côté, l’assouplissement de la carte scolaire, qui favorise l’évitement des établissements réputés « difficiles » ; de l’autre, le poids croissant du privé sous contrat, qui pratique une sélection de fait. Ce « séparatisme social » ne se limite pas aux établissements ; il traverse les filières d’orientation (les classes européennes, les sections internationales, les options rares) et les parcours post-collège, où se joue bien souvent la reproduction des inégalités. Résultat : des élèves qui ne se rencontrent plus, des écoles où s’efface l’idée même de commun et une société qui se fragmente dès les bancs de la classe.
À rebours de certains discours qui redoutent que l’hétérogénéité nuise aux bons élèves, l’essayiste rappelle que les effets de la mixité sont globalement positifs : elle élève les ambitions des élèves les plus fragiles, améliore la coopération et renforce la qualité des apprentissages, sans faire baisser le niveau général. Au-delà des résultats scolaires, la mixité produit un bénéfice politique : en permettant aux enfants de milieux divers de se côtoyer, elle favorise l’apprentissage de la différence, la compréhension des codes sociaux et, surtout, le sentiment d’appartenance à une communauté nationale. L’école, dans cette perspective, ne saurait être un simple outil d’instruction : elle devient un lieu de fabrication du lien civique. C’est ici que se joue, selon Yannick Trigance, l’avenir du pacte républicain.
Fidèle à l’esprit de la collection « La petite boîte à outils », l’auteur déploie une série de leviers que les pouvoirs publics peuvent actionner rapidement, à condition de faire preuve de courage politique. Parmi les mesures proposées, retenons les suivantes : redéfinir la carte scolaire en intégrant des indicateurs sociaux (et non uniquement géographiques) ; agir sur la politique de la ville et des quartiers, « car c’est aussi la meilleure répartition des logements sociaux sur le territoire qui concourt à la production de la mixité sociale » ; moduler les moyens donnés aux établissements, pour favoriser la réussite des collèges qui accueillent une grande diversité d’élèves ; contractualiser avec l’enseignement privé autour d’objectifs de mixité ; accompagner les familles et former les équipes éducatives. Loin de toute naïveté, Yannick Trigance reconnaît les résistances, les inerties administratives et parfois les craintes légitimes des parents. Mais la mixité ne se décrète pas, elle s’organise. Elle suppose des expérimentations locales, des évaluations rigoureuses et, surtout, une volonté politique forte. En plaidant pour une action résolue, Yannick Trigance nous rappelle que l’éducation ne saurait être pensée comme un service parmi d’autres : elle est le cœur battant de la démocratie.