Maryse Condé : vivre ou écrire ?
La disparition de Maryse Condé est l’occasion de relire son livre de mémoires, La Vie sans fard. Elle répond, avec un style éblouissant, à la phrase de Jean-Paul Sartre citée en exergue : « Vivre ou écrire, il faut choisir. »
Être, c’est devenir. Sinon, à quoi bon… Tels sont les premiers mots qui viennent à l’esprit, une fois la dernière page des mémoires de Maryse Condé, La Vie sans fards (JC Lattès, 2012), refermé.
Maryse Condé, l’une des écrivaines majeures de notre temps, y revient sur son parcours, sans apparemment rien celer des grands et petits secrets de son existence. Celui de la quête de son identité et celui de la naissance de sa vocation d’écrivain. Une vie de femme à fleur de peau, à fleur de rêves avortés, décousue et heurtée, occupée à survivre littéralement, lorsque la jeune femme qu’elle fut, payant tribut au désespoir, se retrouve chaque fois aux prises avec les affres du jour et du lendemain à assurer1. D’abord pour elle seule, ensuite pour la famille qu’elle s’est créée, victime parfois du sort. Plaies d’argent pouvant s’avérer mortelles, comme on sait. Une femme en état d’urgence, couturée de cicatrices, émettant des SOS que personne n’entend ni ne voit, à part quelques rares amies, elles-mêmes percluses de douleurs. Des femmes invisibles, souvent dupes des circonstances et des hommes qui les asservissent, dont le chant n’est parfois compris que par elle seule, Maryse, dont la vocation d’écrivaine, femme aux yeux supplémentaires, s’affirme peu à peu, au fil des ans, des voyages et séjours de sa vie au long cours.
Dernière-née d’une famille de sept enfants de la petite bourgeoisie noire2, coupée de ses racines en Guadeloupe, la jeune fille, qui ne parle pas le créole3 lorsqu’elle se rend à Paris à seize ans pour y entreprendre ses études supérieures, est une enfant choyée par tous. Mais, dans la capitale, ses yeux se dessillent. La bien-née, confrontée à des situations d’exclusion, devient vite une marginale. Elle y découvre le mouvement de la négritude, s’y éprend de Jean Dominique, un journaliste haïtien dont elle aura un fils, dans le commerce duquel elle accoste aux rivages de la sensualité et du militantisme existentiel.
C’est en France qu’elle naît à l’Afrique, dans l’effervescence des années d’indépendance (les années 1960 de décolonisations, porteuses d’espérances) et qu’elle décide de se rendre, afin d’y occuper des postes de professeur, notamment en Guinée et au Ghana, avant de partir pour l’Angleterre. Séjours au cours desquels elle acquiert une lucide connaissance des mouvements tiers-mondistes nationaux à l’œuvre, et se met en quête de ses racines4. Non sans se heurter à certaines contradictions, spectatrice engagée de quelques rencontres, remarquables d’incompréhension entre Africains et descendants d’esclaves : Antillais et Noirs américains.
Désillusions ? En tous cas, durant ce temps, le métier de vivre passe par là. Machine à tisser du désespoir comme de l’espoir. Si sa première impression du continent africain « n’a éveillé en elle aucun coup de foudre », elle y prend aussi conscience ― séquelle de l’histoire ― du racisme des Africains envers les Antillais. Et vice-versa, serions-nous tentés de dire. D’où l’existence en autarcie là-bas, de ses compatriotes, vivant entre eux, sans plus fréquenter que nécessaire leurs frères africains.
On ne se remet jamais d’un premier amour. Celui de Mamadou Condé, un comédien guinéen dont elle porte le nom, restera longtemps une blessure. Difficile, dans ces conditions, de se forger une identité. Mais il lui faut faire face au quotidien, d’autant qu’il est pavé de mauvaises intentions. Bientôt, ballotée de postes d’enseignante en postes d’enseignante dans des collèges de brousse, prise de grossesses surprises, dont la première la marquera à jamais, que des pères absents et/ou hostiles, n’assument pas5. Des hommes intransigeants, despotiques dit-elle, passés maîtres dans l’art de lui faire éprouver des remords. Car ces enfants, nés en ces temps d’absence de contraception, comme poussent graines dans les champs, il faut bien les élever. Apprend-t-on à aimer ses enfants ? Les aime-t-on tous de la même façon ? Aimer mal, parce que brûlée par son brasier intérieur, est-ce ne pas aimer ? Aimer mal parce que pas finie, parce que fatiguée au sens propre, au sens figuré ; parce que lasse moralement, physiquement… Parce que…
Maryse Condé raconte comme personne, sans fards, sa vie de mère. Elle nous montre de quelle manière, tandis que le balan de ses malheurs va crescendo, sa lucidité de voyante, au sens rimbaldien du terme, s’aiguise au cours de ces années-là, dures années d’apprentissage amoureux, politique, littéraire, lui permettant le détachement propre à faire face aux situations impératives, pendant que « la vie, continuait son train de mégère boiteuse ». Cette femme, dont le premier roman est paru à ses quarante-deux ans, non dupe d’elle-même et des autres, nous offrait avec ce livre, un laboratoire unique, sur la « fabrique » d’un écrivain, éprouvant tous les dangers du choix de vivre sa liberté. Plus qu’un cabinet de curiosités, cette autobiographie est un testament pour les générations présentes et à venir. L’ouvrir, c’est apprendre quel sens donner à sa vie.
Pourquoi lire La Vie sans fards ? Parce que Maryse Condé répond, avec un style éblouissant, à la phrase de Jean-Paul Sartre citée en exergue : « Vivre ou écrire, il faut choisir. » Et pour ce qui est de l’écriture de son autobiographie, l’auteure de Ségou(Robert Laffont, 1984-1985) ne transige pas : « Trop souvent les autobiographies et les mémoires deviennent des constructions de fantaisie. Il semble que l’être humain soit tellement désireux de se peindre une existence différente de celle qu’il a vécue, qu’il l’embellit, souvent malgré lui. Il faut donc considérer La Vie sans fards comme une tentative de parler vrai, de rejeter les mythes et les idéalisations flatteuses et faciles. » Notamment sur le statut de l’écrivain, thème qu’elle aborde au fil des pages. « La Vie sans fards […], c’est aussi une tentative de décrire la naissance d’une vocation mystérieuse qui est celle de l’écrivain. Est-ce vraiment un métier ? Y gagne-t-on sa vie ? Pourquoi inventer des existences, pourquoi inventer des personnages sans rapport direct avec la réalité ? Une existence ne pèse-t-elle pas d’un poids déjà trop lourd sur les épaules de celui ou celle qui la subit ? » Pour en plus s’embarrasser du fardeau de l’écriture, serait-on tenté d’ajouter.
Mais aussi parce qu’au-delà du « mentir-vrai », cher à Louis Aragon ou à Nathalie Sarraute, art romanesque par excellence pour les uns, mystification du réel pour les autres afin de se concilier à peu de frais la petite contrebande des faveurs supposées du lecteur, l’auteure se donne à voir tout entière, ainsi qu’elle nous le rappelle : « Paraphrasant […] Jean-Jacques Rousseau dans Les Confessions, je déclare aujourd’hui que “je veux montrer à mes semblables une femme dans toute la vérité de la nature et cette femme ce sera moi”. » Une confession qu’elle poursuit en ces termes, établissant ainsi avec ses futurs lecteurs un véritable pacte autobiographique : « D’une certaine manière, j’ai toujours éprouvé de la passion pour la vérité, ce qui, sur le plan privé comme public, m’a souvent desservie. » Un pacte que ce livre testament, étonnamment moderne dans sa forme, respecte par son ambition : « Voici peut-être le plus universel de mes livres. Il ne s’agit pas seulement d’une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d’une vocation d’écrivain chez un être apparemment peu disposé à le devenir. Il s’agit d’abord et avant tout d’une femme aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital qui est toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule. »
Et finalement, c’est à la table du triomphe de l’existence que nous invite Maryse Condé. Ardeur, espoir et volonté doivent nous guider, en dépit des vicissitudes rencontrées, nous écrit-elle en partage. « Je pense que La Vie sans fards est surtout la réflexion d’un être humain cherchant à se réaliser pleinement. Mon premier roman s’intitulait En attendant le bonheur (Heremakhonon), ce livre affirme : il finira par arriver. »
Alors, vivre ou écrire ? Il ne faut pas choisir. Vouloir écrire, c’est vouloir vivre. Quant à savoir ! Se fier au chemin… Ah ! Le chemin…
- 1. À chaque étape de sa vie (durant cette période) dans l’obligation cruciale d’assurer la matérielle, pour elle et pour les siens. Parfois sans un fifrelin, ou avec très peu de moyens en poche.
- 2. Sa mère, Jeanne Quidal, est une des premières institutrices noires de sa génération. Son père, Auguste Boucolon, créa une petite banque locale, la Caisse coopérative de prêts, qui aidait les fonctionnaires.
- 3. Elle ignore même le gwoka, n’ayant jamais assisté à un lewoz, et juge la nourriture antillaise « grossière et sans apprêt ».
- 4. La Guinée, dont « Conakry… a été ma véritable porte d’entrée en Afrique », est aussi le « seul pays d’Afrique francophone à se vanter de sa révolution socialiste ». À propos de l’Afrique, de ce passé qui ne passe pas et du projet de son livre : « Je ne parlerai pas de ma vie actuelle […] Je tenterai plutôt de cerner la place considérable qu’a occupée l’Afrique dans mon existence et dans mon imaginaire. Qu’est-ce que j’y cherchais ? Je ne le sais toujours pas avec exactitude. En fin de compte, je me demande si à propos de l’Afrique, je ne pourrais reprendre à mon propre compte presque sans les modifier les paroles du héros de Marcel Proust dans Un amour de Swann : “Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre.” »
- 5. Des enfants, dont on voit les visages, entourant leur mère au premier plan, à même la photo de famille figurant sur le bandeau de l’ouvrage. Denis Boucolon, le fils de Jean Dominique, et ses trois demi-sœurs : Sylvie-Anne, Aïcha et Leïla. Denis, devenu écrivain (auteur de trois romans), est mort aujourd’hui, tout comme son père malheureusement.