Gide, à la lumière de Nietzsche. Masque, artifice et fausse-monnaie d'Aliocha Wald Lasowski
Entre roman d’idées et enquête critique, Gide, à la lumière de Nietzsche prolonge les vertiges d’un écrivain inclassable dans un dialogue spéculaire avec le philosophe du soupçon.
À l’occasion du centenaire du roman Les Faux-Monnayeurs (1925), Aliocha Wald Lasowski propose un essai ambitieux après sa relecture de l’œuvre d’André Gide à la lumière de Nietzsche. Loin d’une simple interprétation, il y voit un théâtre philosophique du masque, de la duplicité et de l’artifice – autant de figures centrales d’un art de la transgression. Entre roman d’idées et enquête critique, Gide, à la lumière de Nietzsche prolonge les vertiges d’un écrivain inclassable dans un dialogue spéculaire avec le philosophe du soupçon.
La préface de Jean-Paul Enthoven, intitulée « Le Zarathoustra de la NRF », donne le ton. Enthoven y campe un Gide nietzschéen, non comme un disciple, mais comme un alter ego critique, hanté par les figures du masque, du double, de la métamorphose. Il voit dans Les Faux-Monnayeurs une œuvre qui, à l’instar de Nietzsche, ne cesse de se déguiser pour mieux se dire. Cette préface, à la fois allusive et dense, annonce le fil conducteur de l’essai : lire Gide comme on lit Ainsi parlait Zarathoustra, non pas pour y déceler un système, mais pour en suivre les mouvements, les dissonances, les intensités.
On connaissait déjà l’intérêt de Gide pour Nietzsche, dont il fut l’un des introducteurs les plus fervents dans le champ littéraire français, bien avant la réception philosophique canonique des années 1950. Mais Aliocha Wald Lasowski met en relation le roman gidien avec la pensée nietzschéenne de la dissimulation et de la transvaluation. Il lit Les Faux-Monnayeurs comme un laboratoire narratif où se défait la morale des apparences au profit d’un art du décentrement : Gide ne cherche pas à rétablir la vérité mais à troubler les certitudes. Le roman devient ainsi le lieu d’un théâtre moral sans juge, d’un carnaval de figures doubles où l’ambiguïté est une forme de lucidité. Comme Nietzsche, Gide pense contre les évidences. Son œuvre se situe du côté des faux-monnayeurs : ceux qui trichent avec les valeurs admises pour mieux en révéler l’arbitraire.
L’une des forces de l’essai est de replacer cette lecture dans une histoire du xxe siècle où André Gide et Jean-Paul Sartre occupent deux temporalités distinctes mais complémentaires. Si Gide incarne la première moitié du siècle, Sartre en hante la seconde. Sartre fut un lecteur attentif et admiratif de Gide, reconnaissant en lui un écrivain libre, souvent dérangeant, en rupture avec les normes bourgeoises, morales et sexuelles de son temps. Mais là où Gide s’exerce dans l’art du retrait et du masque, Sartre opte pour l’engagement et l’exposition de soi. La figure du Nietzsche de Par-delà le bien et le mal agit ici comme un révélateur : elle permet de relire chez les deux hommes une commune volonté de rupture avec les valeurs dominantes, mais selon des stratégies contraires. Gide sape les fondations de l’ordre moral par l’ironie et la fiction ; Sartre les attaque de front par l’essai et l’action. Le choix d’Aliocha Wald Lasowski de ne pas trancher entre ces deux postures, mais d’en révéler les tensions, donne à son essai une portée plus ample : il s’agit de penser la modernité littéraire comme une série de rapports à la vérité, toujours troubles, toujours changeants.
Un autre apport stimulant du livre réside dans la relecture des relations entre Gide et les surréalistes. Ceux-ci sont trop souvent ramenés à quelques échanges polémiques, mais Lasowski en restitue la profondeur idéologique. André Breton admirait Gide, mais le trouvait politiquement tiède et moralement trop retenu. Gide, de son côté, se méfiait de l’automatisme et de la violence symbolique du surréalisme. Entre l’écrivain du soupçon et les poètes de l’inconscient, le dialogue tourna vite à la rupture. Pour Aliocha Wald Lasowski, la divergence repose sur des conceptions opposées de l’émancipation. Là où les surréalistes veulent libérer les pulsions par l’écriture, Gide préfère les détourner, les filtrer, les ritualiser. Là où le surréalisme valorise le choc, Gide construit des ambivalences. Cette opposition nourrit une réflexion plus large sur les styles de subversion : la provocation frontale contre le pas de côté, le cri contre le murmure, l’éclat contre le masque.
Avec Gide, à la lumière de Nietzsche, Aliocha Wald Lasowski choisit deux figures majeures, l’une de la littérature, l’autre de la philosophie, dont l’entrecroisement éclaire à la fois le xxe siècle et les enjeux critiques du nôtre. C’est aussi un livre fidèle à l’infidélité, à l’image de Gide lui-même : attaché à l’esprit de dissonance, à l’éthique du soupçon, à la liberté de créer contre les normes.