Quatre jours sans ma mère de Ramsès Kefi


Certains romans se signalent par leur sujet, d’autres par leur tenue de langue. Celui de Ramsès Kefi fait les deux. Point de départ minimal – une mère s’absente, un fils cherche, un père se défend mal – et tenue de phrase vibratile, tendue, qui attrape la justesse là où d’autres convoqueraient l’effet. Premier livre d’un journaliste rompu à l’attention aux « vies ordinaires », Quatre jours sans ma mère installe d’emblée une voix qui compte : sans lyrisme encombrant, mais avec cette faculté rare de transformer un appartement de banlieue en chambre d’écho du monde.

Le cadre : « la Caverne », un quartier ouvrier que le texte restitue dans sa matérialité (escaliers, buée de cuisine, garages) et dans son imaginaire (loyautés, silences, légendes locales). La geste (l’intention/la chanson) : faire tenir une éthique – la dignité, la pudeur – dans une esthétique de la phrase courte, claire, parfois drôle, toujours fraternelle. Un quartier inventé où l’auteur rejoue, à sa manière, le mythe de la Caverne de Platon : un lieu où la lumière n’est pas absente, mais à reconquérir. On reconnaît le reporter. Formé au Bondy Blog, passé par Rue89, Libération et la revue XXI, Ramsès Kefi a longtemps recueilli la parole des autres avant d’oser la sienne. Cela s’entend : la description procède par détails véridiques, l’écoute gouverne la construction des scènes, l’humour (souvent autodérisoire) désamorce la tentation de la plainte. Mais la mue est accomplie : le livre ne documente pas la banlieue, il en fait entendre la musique intime.

Le roman tient sur une structure simple et parlante : quatre jours, au cours desquels Salmane, le narrateur, apprendra moins à « retrouver » sa mère qu’à reconnaître ce qu’il n’a pas su voir. La force de l’ouvrage est là : déplacer l’enquête vers l’intérieur. Chaque déplacement dans la cité, chaque micro-événement recadre l’image de la mère, donne profondeur au père et contraint le fils à une conversion du regard. Quatre jours sans ma mère réussit une initiation à rebours : ce n’est pas l’enfant qui devient homme, c’est l’homme qui devient fils. Cela suppose une politique de l’ellipse (on s’en tient aux gestes), une économie de l’emphase (les « grandes scènes » se dérobent) et une attention obstinée à la pudeur – vertu centrale du livre.

On lit souvent que la littérature « donne la parole ». Ramsès Kefi, pour sa part, lui rend son souffle. Sa phrase avance au pas de l’oral, syncopée, trouée de silences, mais tenue par une précision journalistique : noms d’objets, rythmes de journée, micro-dialogues qui ne cherchent pas l’esprit, mais la note juste. Cette oralité n’est pas un effet : elle fabrique de la proximité. Le lecteur n’est jamais sommé de s’identifier ; il accompagne, à hauteur d’humain. D’où un comique discret, parfois décapant, que Kefi dose avec une science d’orfèvre : une formule qui claque, une moquerie de soi, puis la retombée tendre. C’est la bonne surprise de Quatre jours sans ma mère : sa façon d’être « populaire » sans cliché, poignant sans solennité.

Le père, Hédi, donne au récit sa profondeur de champ. Ouvrier, taiseux, abîmé par l’exil et la fatigue, il n’est pas l’antagoniste mais le révélateur : la honte, la virilité blessée, l’amour empêché. Une scène de larmes suffit : la voix s’éclaircit, le passé « tient debout » autrement. La mère, Amani, n’est pas sanctifiée : elle a son humour, ses colères, ses arrangements avec la réalité ; la grandeur lui vient de sa constance – tenir la maison debout, sans bruit. Cette intelligence du « presque rien » est l’un des cadeaux du livre.

Ramsès Kefi échappe à l’alternative molle entre « roman social » et « roman familial ». Il tient les deux, précisément parce qu’il ne thématise pas. La cité n’est pas décor, elle est texture ; l’exil n’est pas dossier, il est climat ; la filiation n’est pas concept, elle est voix. On pense à ces écrivains qui font passer la pensée par les nerfs de la narration. Ici, la morale tient en une ligne : apprendre à dire merci. Ce n’est pas rien, en littérature, que de rendre à ce verbe sa gravité.

Pourquoi lire Ramsès Kefi ? Parce que la littérature gagne quand elle retrouve le sens du concret ; parce que l’époque, saturée de discours, a besoin de phrases qui tiennent par leur musique propre ; parce que le récit de cette histoire, intensément respirant, réconcilie les contraires : gravité et drôlerie, colère et douceur, privé et commun. Et parce qu’on sort de ces pages avec une envie simple : téléphoner, notamment à sa mère, tenir une main, refaire de la cuisine un lieu d’hospitalité (la casserole de pâtes laissée sur le feu au début du roman hante longtemps la mémoire). De minuscules conversions, mais les seules qui comptent.

Le journaliste Ramsès Kefi n’a pas disparu – on le lit et on l’entend toujours, chroniqueur et enquêteur dans Libération et jusque dans les pages et podcasts de XXI ; le romancier Ramsès Kefi, lui, sait faire parler ce que les micros n’enregistrent pas. Le reste est affaire de style – et de grâce.

Philippe Rey, 2025
208 p. 20 €