L’amour des lieux. Topophilie, topophobie, topocide de Thierry Paquot


Thierry Paquot est un inépuisable explorateur des villes, de l’urbanisation planétaire, des lieux, des architectures, de la technique, l’un des introducteurs de la pensée d’Ivan Illich en France. Philosophe, professeur émérite de l’Institut d’urbanisme de Paris, longtemps directeur de la revue Urbanisme, producteur de Côté ville, une émission mémorable de France Culture. Immense lecteur, curieux de tout, il est l’auteur d’une œuvre considérable écrite avec fluidité, une érudition gourmande et une solide connaissance de son objet.

Dans ce nouvel ouvrage, souvent écrit à la première personne, il développe l’idée que les lieux où nous vivons ou avons vécu traversent notre sentiment d’identité et la qualité de notre goût de vivre. Les lieux agissent sur nous pour le meilleur ou pour le pire, ils sont vivants dans une dimension qui interfère en permanence avec notre rapport au monde. « Tout être humain, écrit Thierry Paquot, est à la fois situationnel, relationnel et sensoriel. Situationnel ? Il est de quelque part, localisé, inscrit dans des milieux (sociaux, familiaux, culturels, environnementaux, linguistiques, mais aussi sexuels) qui changent en vous changeant.  » Le sentiment d’être de quelque part ou de chercher son lieu de vie, trouver sa place, est inhérent à la condition humaine. « Tous les lieux ne sont pas amènes, mais c’est à partir d’eux que l’on mémorise sa propre existence. » La relation aux lieux n’est pas toujours transparente, paisible, amicale, univoque ; elle est aussi souvent ambivalente, paradoxale, contradictoire. Elle n’est pas donnée une fois pour toutes. Qu’en est-il de notre autobiographie dans la résonance d’un lieu à l’autre, de notre imprégnation sociale, affective, sensorielle des lieux que nous traversons et qui nous traversent ?

Comment concevoir une « habitabilité » heureuse des territoires, sinon quand ces derniers comblent les attentes de ses habitants ? À la dévoration du local par le global, Thierry Paquot oppose le bio-régionalisme, un investissement des lieux pour que des territoires puissent assumer une part de leur autonomie alimentaire et énergétique, en s’émancipant des découpages administratifs et politiques de l’État, et en cultivant ses particularités territoriales. Il fait l’histoire de cette notion féconde, née en Californie autour du milieu du xxe siècle autour d’écologistes, à l’image par exemple de Gary Snyder, dans l’intention de faire de l’espace partagé un bien commun. Thierry Paquot pense que ce concept de bio-région urbaine s’imposera peu à peu, car il répond aux défis environnementaux qu’affronte la société en privilégiant la « bonne échelle ». Elle répond à la « crise de la démocratie représentative » en donnant à chacun sa place dans la chaîne décisionnelle et urbaine – en effet, « la terre est devenue urbaine ». Le bio-régionalisme valorise les différences multiples qui distinguent un territoire d’un autre.

À l’encontre de l’aménagement, il convient alors de promouvoir ce que Thierry Paquot nomme « le ménagement », la mise en œuvre d’une déclinaison du care, du soin, mais porté cette fois sur les lieux de vie. Prendre soin du territoire comme condition du bien-être de ses habitants, attitude qui exige de se déprendre de l’homo œconomicus dans son indifférence au profit, au calcul, au retour sur investissement – l’intention est plutôt de combler les désirs de ceux qui vivent en ces lieux. L’habitant n’est pas la pièce manquante d’une architecture déjà faite ou d’un territoire déjà formé, il est toujours un être de l’appropriation de sa demeure. « L’architecture est l’attente d’une présence. » Elle ménage les lieux pour que ses usagers en prennent possession et s’y reconnaissent. Un chapitre est consacré à l’hospitalité, ou plutôt à l’accueillance, de ceux qui, pour quelque raison, dérogent aux attentes communes. « Ainsi, l’hospitalité correspond à l’accueil humain, c’est-à-dire à la reconnaissance avant même l’échange de mot juste après celui du regard. »

Amour, haine et destruction des lieux : Thierry Paquot parcourt cette géographie affective qui alimente le sentiment de soi, l’alliance plus ou moins heureuse avec le genius loci selon les circonstances. « Heureuses celles et heureux ceux qui possèdent ce précieux repli territorial qui s’appelle l’ami-lieu, car l’amour des lieux contribue à notre bonheur. » Comme souvent dans les ouvrages de Thierry Paquot, la dernière partie suggère une « promenade bibliographique », une balade savante et propice pour que le lecteur sache apprivoiser le génie des lieux qui résonnent en lui.

Presses universitaires de France, 2025
264 p. 17 €