L’école sous le feu. Janvier et novembre 2015. Essai d’histoire du temps présent d'Emmanuel Saint-Fuscien


Il est des contextes où le temps de l’actualité percute le temps de la science. Dans la carrière universitaire d’Emmanuel Saint-Fuscien, spécialiste des relations entre la Grande Guerre et l’école, les attentats de Daech de janvier et novembre 2015 sont venus rencontrer le sujet de son séminaire à l’École des hautes études en sciences sociales. Reconnaissant les thématiques de la guerre qui font son quotidien de chercheur, il entreprend une recension des prises de paroles publiques et inscrit son travail d’histoire du temps présent dans un séminaire dédié, de novembre 2015 à juin 2018.

Que s’est-il passé dans les salles de classe en janvier et novembre ? Quelles répercussions sur l’école ? Quels éléments communs avec les guerres du xxe siècle se retrouvent dans les discours, les actes, les émotions enseignantes et les prescriptions ministérielles de cette tragique année 2015 ? Car Emmanuel Saint-Fuscien les reconnaît, ces mots qui disent la guerre, ces appels à la fraternité et à l’union nationale, et cette crainte du surgissement du tragique dans l’ordinaire de la classe. Surtout quand sont organisés ces exercices de protection au sein des établissements, notamment après que Daech a, dans un numéro de la revue Dar al-Islam, proclamé la guerre à l’école publique et laïque.

Adossée à plusieurs dizaines d’entretiens avec des enseignants du premier et second degré et renforcée par plus de cent cinquante questionnaires à destination d’élèves, cette recherche rend compte, au plus près, dans l’intimité des classes, de ce choc profond. Entreprise intellectuelle d’autant plus nécessaire que, sitôt les attentats du 7 janvier perpétrés, l’école est mise en accusation pour son incapacité à faire partager les valeurs de la République et le principe de laïcité : une « école en procès », écrit Emmanuel Saint-Fuscien.

La particularité des liens qui unissent la guerre et l’école, c’est précisément que l’enseignement des guerres, et même avant la Grande Guerre (mais plus encore après), est une question centrale pour l’école, censée définir une dimension préventive contre la violence des effractions guerrières. Avant 1914, Henri IV donnait dans les manuels scolaires et les programmes la ligne de la pacification intérieure. Après 1918, la « boucherie » des tranchées donnait le la du pacifisme des instituteurs. L’école définissant un futur qui doit marquer un progrès par rapport au passé.

Or Emmanuel Saint-Fuscien montre que les attentats de janvier et de novembre 2015 sont venus bouleverser ce sentiment de progrès, tout en réinscrivant l’institution scolaire dans un imaginaire de guerre. Une rupture dont l’auteur étudie, en anthropologue et historien de l’école, les moindres signes et les plus subtiles manifestations. Comme il l’écrit, les attentats ont été « hors programme », littéralement. En janvier 2015, les enseignants ont dû se saisir de l’événement qui surgissait et qui perturbait la relation pédagogique. Avec une meilleure anticipation notable et appréciée en novembre 2015. Ces deux dates ont mis en lumière des capacités d’acteurs à développer des formes de pédagogie inventées, déployées dans les salles de classe, autour de la guerre. Mais aussi des fragilités : émotions, colère, atterrements, sidération. Toute une gamme d’émotions a ainsi été dévoilée devant un public d’enfants et d’adolescents. On note la prégnance de l’émotion dans les récits des élèves et des enseignants, dans le souvenir souvent dit des larmes des enseignants, où se mêlent l’embarras et la surprise des élèves. En novembre, en revanche, les élèves rendent compte de larmes partagées.

Or, comme dans toute l’histoire des rapports entre l’école et la guerre depuis le début du xxe siècle, les élèves sont immédiatement associés au deuil de la nation. Cette culture de guerre s’inscrit sur le temps long, dans un rapport essentiel entre l’école et la nation. Le recueillement et la minute de silence, et ce qui est dénoncé comme des perturbations de ces moments solennels, viennent renforcer les critiques portées contre l’école. Ainsi, au lendemain du 11 janvier, le ministère annonce qu’il y a eu deux cents incidents sur la minute de silence. Ce nombre aurait pu apparaître insignifiant au vu des douze millions d’élèves. Or il provoque un séisme, renforcé par une commission d’enquête sénatoriale : l’école est rendue responsable d’un déclin général de l’éducation face aux empiètements d’un islam radical, confirmant toute une littérature décliniste et catastrophiste.

Et c’est la force du livre de Saint-Fuscien que de montrer comment cette crise, qui est aussi une panique morale, s’est déployée sans que personne ne tente au moins une pesée du phénomène, une description de l’institution, de l’intérieur. La description de l’école est du reste une autre dimension de cette recherche. On y lit la manière dont l’institution réagit, en janvier comme en novembre 2015, à la façon dont sont perçues les prescriptions dans les établissements scolaires. L’auteur évoque la « mobilisation administrative  » et montre comment cette période singulière emprunte à la culture de guerre. Les témoignages sont nombreux des élèves qui disent : « on se croirait en guerre » ; « la guerre, c’est chez nous maintenant ». Les témoignages et entretiens rendent compte aussi de peurs mêlées : peur des enseignants, des élèves, des autres, de mal faire, de se tromper, des amalgames, des familles… Comme un sentiment et une présence d’une guerre possible, guerre civile en train d’advenir, mais aussi d’une guerre en cours, qui a été ressentie par les acteurs du monde scolaire, plus encore en novembre qu’en janvier.

Emmanuel Saint-Fuscien montre aussi les manières dont les enseignants ont inventé, innové, contourné parfois les prescriptions institutionnelles pour proposer des séquences pédagogiques inédites, mais qui leur paraissaient adaptées en fonction des élèves qu’ils avaient devant eux, souvent avec exigence, tension et volonté de recréer du lien, comme une fraternité à partager de nouveau. Cette description, digne de la meilleure histoire du temps présent, permet de dépasser les débats idéologiques et de mesurer ce que les attentats ont fait à l’école, mais aussi aux représentations que la société porte sur son système éducatif aux prises avec les débats les plus sensibles de la société française.

Passés composés, 2022
276 p. 20 €