Géographie de l’amour. Une autre histoire du bon Samaritain de Marie Grand
Marie Grand propose un éloge des institutions, comprises comme des « dispositions » qui introduisent une stabilité au secours de la fragilité de nos sentiments et assurent la continuité et le rayonnement d’une attention à éclipse et à géométrie variable.
La parabole du bon Samaritain (Lc 10, 25-37) n’a cessé d’être lue, commentée et interprétée au fil des siècles, récemment encore par des auteurs aussi différents que Luc Boltanski, Ruwen Ogien et Agata Zielinski1. Et naguère par Martin Luther King et Paul Ricœur, dont le fameux article « Le socius et le prochain » a été comme un étendard du christianisme social, tant côté catholique que côté protestant2. Ricœur y faisait la distinction entre les relations courtes de proximité et les relations longues à travers les institutions anonymes, et montrait que l’appel à se rendre prochain s’effectuait tout autant à travers ces relations longues aux tiers anonymes (les autres « autres ») qu’à travers les relations courtes à l’autre immédiat. Quant à Martin Luther King, c’est dans une prédication, “Beyond Vietnam: A Time to Break Silence”, en 1967, qu’il suggère qu’il vaudrait mieux guérir l’injustice à sa source plutôt que de se pencher sur les victimes du brigandage et de la violence.
C’est cette tradition de lecture, aujourd’hui un peu oubliée, que renouvelle Marie Grand, professeure de philosophie et directrice du Collège Supérieur de Lyon. Elle nous en propose une lecture magnifique, et précieuse dans les temps de dés-institution généralisée où nous sommes. Son originalité est de nous proposer la lecture d’un tableau, celui d’un autre immense interprète de la parabole, Rembrandt. Il en existe d’autres interprétations picturales, celle de Delacroix ou celle de Van Gogh, qui centrent la scène sur le Samaritain et l’homme tombé à terre, tandis que le prêtre et le lévite s’éloignent sans un regard. Mais le coup de génie de Rembrandt, c’est d’aller jusqu’au bout de la parabole et de représenter le moment où l’étranger de Samarie dépose le blessé à l’hôtellerie, en réglant d’avance les dépenses de l’hôtelier. Il éclaire ce qui est trop souvent tenu comme une sorte de hors-champ de la parabole.
Elle décrit la scène, typique de la peinture hollandaise de l’époque, où les personnages vaquent à leurs occupations ordinaires : le visage du bon Samaritain se dérobe, alors qu’on voit celui de l’hôtelier, le jeune palefrenier qui retient le cheval, un valet costaud en train de porter le blessé, une femme tout occupée à puiser de l’eau, un chien qui regarde ailleurs… Inutile de chercher l’absolu dans le sublime, il se trouve d’abord dans le concret et l’épaisseur des choses quotidiennes. Mieux, « le grand maître de la peinture hollandaise a ostensiblement placé au cœur de son sujet la transaction marchande qui est d’ordinaire passée sous silence ».
C’est que l’amour du prochain rencontre ce que Marie Grand appelle des « problèmes capacitaires ». Certes, et c’est toute la première partie de ce petit livre, il faut aimer tout homme, de manière attentive et singulière, et se laisser intriguer et retarder par le prochain tombé à terre, comme le fait le bon Samaritain. Mais l’intensité de l’amour a du mal à se généraliser et à durer au-delà de l’instant d’émotion. Et pour aimer tous les hommes, de manière assez large pour ne pas s’arrêter aux frontières de sa communauté, il faut des hôteliers, avec des capacités d’accueil. C’est le second versant du propos. Pour changer l’échelle, pour changer d’ordre de grandeur, il faut se réorganiser et changer de paradigme, reconfigurer notre économie et nos besoins, revoir nos habitudes. C’est ici que la justice prend le relais de l’amour, et qu’ils ne cessent de se corriger et de s’approfondir mutuellement, comme le montrait d’ailleurs Ricœur dans sa petite étude Amour et Justice3.
L’autrice propose alors un éloge des institutions, comprises comme des « dispositions » qui introduisent une stabilité au secours de la fragilité de nos sentiments et assurent la continuité et le rayonnement d’une attention à éclipse et à géométrie variable. Elle observe, à l’encontre d’une double tendance de nos sociétés, que les institutions ne sont réductibles ni à des communions ni à des connexions, mais qu’elles sont « des concrétions d’actions ». Ce sont des relations longues et durables. Marie Grand observe que sur les eaux-fortes du Louvre préparant le tableau, « les murs sont décrépis, la façade se fissure. La rambarde de l’escalier est abîmée », c’est « l’histoire longue d’un lieu qui en a probablement vu passer tant d’autres ».
Comme le disait Ricœur, prolongeant la parabole, nous ne savons pas quand nous atteignons les personnes, et « le thème du prochain opère donc la critique permanente du lien social : à la mesure de l’amour du prochain, le lien social n’est jamais assez intime, jamais assez vaste. Il n’est jamais assez intime, puisque la médiation sociale ne deviendra jamais l’équivalent de la rencontre, de la présence immédiate. Il n’est jamais assez vaste, puisque le groupe ne s’affirme que contre un autre groupe et se clôt sur soi. Le prochain, c’est la double exigence du proche et du lointain4 ». Et comme l’écrit Marie Grand dans ce livre superbement écrit : « Chaque visage de l’amour a ses angles morts et son génie propre. Ce que l’institution nous fait gagner en extension, elle nous le fait perdre en attention. Et ce que l’attention nous fait gagner en présence, elle nous le fait perdre en amplitude. » Ce petit livre est important, pour nous orienter dans la géographie de l’amour, de l’hospitalité et de toutes les institutions par lesquelles « nous nous entretenons mutuellement dans la vie ».
- 1. Luc Boltanski, La Souffrance à distance. Morale humanitaire, médias et politique [1993], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2007 ; Ruwen Ogien, L’Éthique aujourd’hui. Maximalistes et minimalistes, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2007 ; Agata Zielinski, « Relire la parabole du Bon Samaritain en situations extrêmes », Études, no 4302, mars 2023, p. 69-80.
- 2. Paul Ricœur, « Le socius et le prochain » [1954], Histoire et Vérité, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 2001.
- 3. P. Ricœur, Amour et Justice [1989], Paris, Points, coll. « Points essais », 2008.
- 4. P. Ricœur, Histoire et Vérité, op. cit., p. 125.